|
Hector Malot - Baccara
Au montent où le croupier présentait les cartes à un joueur pour les faire couper, un autre joueur avança la main et les prit.
- Permettez, dit-il.
A ce moment même Adeline arrivait auprès de la table, et il vit le joueur qui avait pris les cartes se préparer à les battre sérieusement.
- Qu'est-ce à dire? demanda Salzman, qui avait eu un court instant d'hésitation, en homme qui se demande s'il va se fâcher de cette marque de défiance, ou s'il va ne pas la relever.
Bien que cette question eût été faite sur le ton de la provocation, ce fut avec calme et sans élever la voix que le joueur répondit:
- Rien autre chose que ce que je fais.
Et avec le même calme, il continua à battre les cartes, qui claquaient entre ses doigts.
Salzman était un grand gaillard d'Américain maigre, comme s'il était desséché dans l'alcool, qui, du haut de son fauteuil de banquier, paraissait plus grand encore; il essaya d'asséner à cet insolent un regard de défi, mais l'insolent, bien que tout petit et chétif; ne se laissa pas intimider, il soutint ce regard et lui répondit.
- Est-ce une querelle que vous me cherchez? demanda Salzman.
- Est-ce chercher une querelle que d'user de son droit?
- Messieurs, messieurs! dit Adeline en intervenant vivement.
- Ne craignez rien, mon cher président, dit Salzman, je cède la place à monsieur.
D'un air de dignité hautaine qui n'était pas précisément en accord avec ses paroles, il se leva de son fauteuil.
- Comme cela, l'affaire n'aura pas de suite, dit le joueur, qui décidément ne perdait pas la tête.
Tout à l'algarade qui venait de se produire et à laquelle il avait coupé court par son intervention, Adeline ne pensa pas immédiatement à ce dernier mot; ce ne fut que plus tard qu'il se le rappela et l'examina.
«L'affaire n'aura pas de suite.»
Que voulait dire cela? - Était-ce simplement le cri de triomphe d'un grincheux, constatant qu'on n'osait pas lui tenir tête? Ou bien n'était-ce pas une allusion à la suite que, lui, Adeline, avait prise quand Salzman avait abandonné sa banque?
Cette supposition le jeta dans un trouble profond.
Si elle était fondée, il y avait derrière elle une accusation qui s'adressait à lui.
Il resta étourdi sous le coup dont cette pensée le frappa: «L'affaire n'aura pas de suite!» On croyait donc que, comme il avait pris la suite de Salzman, il allait la prendre encore, et de nouveau gagner comme il avait gagné ce soir-là; c'est-à-dire que l'injure faite à Salzman en lui battant les cartes rejaillissait sur lui.
|