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Hector Malot - Baccara

Si solide que fût l'honorabilité d'Adeline, cette partie l'ébranla.

Dans la folie du jeu, on s'était bien un peu étonné de cette persistance de la veine, mais on n'avait pas eu
le temps de réfléchir, il fallait se rattraper: ce n'est pas dans le feu de la bataille qu'on examine comment

sont donnés les coups qu'on reçoit, on tâche de les rendre; après, on verra.

Après on avait vu que cette veine était vraiment bien extraordinaire, et telle qu'il n'y avait pas
d'honorabilité, si solide qu'elle fût, qui pût la mettre à l'abri du soupçon.

Autour d'une table de baccara il n'y a pas que des joueurs affolés par l'émotion de la lutte ou paralysés
par l'angoisse, incapables par conséquent de voir autre chose que ce qui leur est étroitement personnel: le

point de leur tableau et celui du banquier; en plus de ces acteurs il y a les spectateurs, les curieux; il y a

ceux qui piquent la carte et notent tous les coups dans l'espérance de saisir une veine qu'ils poursuivent

pendant des heures, quelquefois jusqu'à l'aurore; il y a aussi les grecs de profession qui exercent une

terrible surveillance non en vue d'empêcher les tricheries, mais simplement en vue de prendre une part

dans celles qu'ils surprennent, et qu'ils peuvent dénoncer; enfin il y a encore le personnel du cercle, très

expert aux choses de jeu, qui ouvre toujours les yeux et quelquefois les lèvres quand ce qu'il a remarqué

sort de l'ordinaire.

Les tailles d'Adeline avaient été notées et, faisant suite à celles de Salzman, elles constituaient un
ensemble révélateur: 1. 4. 0. 6. 6. 0. 5. 0. - 0. 8. 0. 7. 6. 9. - 3. 2. 0 .3. 2. 0. 8. - 0. 3. 0. 1. 3. 7. 0. 2. - 0. 8.

0. 7. 6. 9....

Cette série de chiffres qui se continuait était absolument incompréhensible pour un profane, mais, pour
un affranchi, elle ressemblait terriblement à une séquence: ce n'était ni la surprenante, ni

la foudroyante, ni l'invincible, ni la douceur, ni les quatre fers en l'air, ni

la Toulousaine, ni la Marseillaise, ni aucune de celles qui sont classiques dans le monde

de la grecquerie et qui par là sont trop usées pour qu'on ose s'en servir dans un monde un peu propre;

mais elle sentait cependant la préparation d'une main plus complaisante que ne l'est ordinairement la

main de la Fortune, un peu lourde, peut-être, et qui avait prodigué les sept, les huit et les neuf au banquier

plus qu'il n'était adroit de le faire, si elle n'avait pas été inspirée par l'idée d'empêcher les hésitations de

tirage.

Pour ceux qui admettaient la séquence, la question était de savoir si un homme du caractère et de
l'honorabilité d'Adeline avait pu consentir à jouer avec des cartes séquencées.

C'était là-dessus que la discussion s'était engagée quand, après le premier moment de surprise, on avait
commencé à discuter la victoire du président du Grand I et les moyens par lesquels elle avait été

obtenue.

Aux premiers mots de séquence, tous ceux qui connaissaient Adeline s'étaient récriés: - Allons donc! à
son âge! dans sa position! Et puis, à quels signes certains reconnaît-on une séquence? Toutes les fois

qu'un banquier gagne plus que les pontes ne voudraient, il passe donc des séquences. - Mais à ces

objections, les répliques n'avaient pas manqué, et ceux qui parlaient de séquence n'étaient pas restés

court: - Ce n'est généralement pas à vingt ans qu'on triche: c'est plus tard, quand on y est peu à peu

amené et qu'on n'a plus que cette ressource. La position d'Adeline était-elle assez bonne pour qu'il n'eût

pas besoin de gagner quatre-vingt mille francs? Si oui, comment avait-il accepté d'être président d'un

cercle, avec un traitement payé par la cagnotte?

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