bibliotheq.net - littérature française
 

Hector Malot - Baccara

Barthelasse ne se fâcha pas de ces objections.

- Je ne dis pas qu'il ne serait pas plus commode de lui mettre tout simplement la séquence dans la main
en lui disant de jouer les cartes dans l'ordre où elles sont rangées; mais il ne serait pas le premier à qui

l'on imposerait une séquence sans qu'il se doute de rien, quitte à le prévenir délicatement une fois la

chose faite, à seule fin de lui inspirer de la reconnaissance.

- Et comment? demanda Raphaëlle, qui pour le jeu n'avait ni la science ni les roueries de Barthelasse.

- Tout simplement en lui faisant prendre une suite: nous mettons en banque le baron ou Salzman et nous
leur passons la séquence; ils ne la brouilleront pas, eux, n'est-ce pas; mais après deux ou trois coups ils

l'abandonneront, et nous manoeuvrerons pour que le président prenne leur suite. C'est lui qui joue les

cartes que le baron ou Salzman viennent de laisser, et, sans que personne puisse soupçonner un homme

dans sa position, il fait une rafle qui nous le livre.

- Pour cela il faut qu'il taille encore chez nous, dit Frédéric. Et taillera-t-il? Là est la question.

XVI

C'était avec des valeurs à escompter et des factures à recevoir que madame Adeline avait fait les
vingt-cinq mille francs, qui ajoutés aux trente-cinq mille provenant du jeu, devaient payer les soixante

mille dus à la caisse du cercle.

En arrivant à Paris, Adeline remit ces valeurs à son banquier, et s'occupa ensuite de toucher les factures
dont l'une, s'élevant à trois mille et quelques cents francs, était due par un marchand de draperie de la rue

des Deux-Écus, un vieux, très vieux client de la maison, qui ne faisait pas un gros chiffre d'affaires, mais

qui était aussi sûr que la Banque de France.

Adeline savait si bien qu'il n'avait qu'à se présenter pour être payé, qu'il l'avait gardé pour le dernier; il la
connaissait, la formule du vieux drapier: «Ah! voilà M. Adeline; nous allons régler notre petit compte.»

Et ce compte, on le réglait dans la salle à manger, en buvant un verre de cassis, tandis que, par un châssis

vitré, on voyait les commis dans le magasin visiter les pièces qui arrivaient de chez le fabricant, ou

vendre le métrage d'un pantalon à un petit tailleur. Le seul ennui de ces visites était dans l'exhibition

obligée des coupons où se trouvaient un défaut, qui avaient été soigneusement conservés et qui

permettaient une autre phrase non moins traditionnelle que celle du petit compte: «Ah! monsieur

Adeline, on ne travaille plus comme autrefois.» Ce qu'Adeline, reconnaissait sans trop se faire prier.

Quand il tourna le coin de la rue Jean-Jacques-Rousseau, le soir tombait, mais la nuit n'était pas encore
faite; dans la demi-obscurité de la rue étroite, il lui semblait vaguement que les choses n'étaient pas

comme il les voyait depuis vingt-cinq ans aux abords du magasin de son vieux client. Où donc était

l'étalage avec ses pièces de drap de toutes les couleurs? Quelques pas de plus lui montrèrent que le

magasin était fermé, et que, sur les volets, quatre pains à cacheter fixaient une bande de papier: «Fermé

pour cause de décès.» Comme la rue des Deux-Écus est en grande partie occupée par des drapiers, il

entra chez un autre de ses clients qui le mit au courant: «Mort ce matin d'une attaque d'apoplexie, le père

Huet, et ses neveux, qui se jalousent, ont fait tout de suite apposer les scellés.»

La déception était contrariante pour Adeline, car elle renversait tout son plan: à cette heure de la soirée,
les maisons où il aurait pu se procurer la somme qui lui manquait étaient fermées, et par là il se trouvait

dans l'impossibilité d'aller au Grand I pour payer sa dette et pour y signer sa démission sur son

< page précédente | 140 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.