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Hector Malot - Baccara

me fermer la bouche.

- Mais alors pourquoi exiger le renvoi de Julien et de Théodore? demanda Barthelasse.

- Pour faire justice avant de partir; d'ailleurs vous devez bien penser qu'au premier mot je ne lui ai pas
laissé le temps d'exiger, j'ai pris les devants.

- Mes pressentiments sont les mêmes que ceux de Frédéric, dit Raphaëlle; il doit vouloir se retirer. Que
deviendrons-nous?

Il y eut un moment de silence et ils se regardèrent comme pour chercher, dans les yeux des uns des
autres, les idées qu'ils ne trouvaient pas en eux.

- Je vais vous dire, s'écria Barthelasse, cet homme a trop perdu; s'il avait gagné, il ne demanderait qu'à
continuer; mais toujours perdre, je m'imagine que ça dégoûte.

- Il n'a pas assez perdu, répliqua Raphaëlle; s'il nous devait deux cent mille francs, nous le tiendrions.

- S'il joue encore, on pourrait les lui faire perdre, dit Frédéric.

- Moi, je suis pour qu'on les lui fasse gagner, continua Barthelasse. D'abord ça n'appauvrira pas la caisse,
qui n'a été que trop soulagée par cette canaille de prince, et puis il n'y a rien qui attache les gens comme

le succès, c'est la leçon de la morale.

Raphaëlle et Frédéric n'étaient pas en situation de plaisanter, cependant cette leçon de la morale invoquée
par ce vieux crocodile de Barthelasse, comme ils l'appelaient entre eux, les fit rire:

- Riez, riez, continua Barthelasse: je sais ce que je dis, j'ai des exemples: il y a sept ans, à Luchon, M.
Jules Ramot me devait cinquante mille francs et je commençais à comprendre que j'aurais bien du mal à

les rattraper jamais. Alors, qu'est-ce que j'ai fait? je lui ai passé des séquences sans rien lui dire, avec

lesquelles il a gagné près de nonante mille francs. L'année d'après il est revenu; l'année suivante aussi; il

ne voulait plus tailler que chez moi; et pourtant il ne s'était rien dit entre nous, mais entre galantes gens

on s'entend à demi-mot. Ainsi de notre homme, j'en suis sûr. Demain, après-demain, un peu avant qu'il

prenne la banque....

- Prendra-t-il jamais la banque chez nous maintenant?

- Laissez-moi supposer qu'il la prendra. Il est donc disposé à la prendre. Alors je m'approche, et je lui dis
sans avoir l'air de rien: «Mon présidint, vous n'avez pas assez le respect de la veine, ne vous

mettez donc en banque qu'avec Camy pour croupier, il fait gagner les banquiers»; et mon Camy, qui n'a

pas son pareil, lui passe une belle séquence que j'ai préparée moi-même et qui lui donne sept ou huit

coups sûrs: comme il est reconnu que notre présidint est le plus honnête homme du monde,

personne n'ose le soupçonner, et il empoche une belle somme qui lui inspire le goût de la chose; s'il n'a

pas parlé du bourrage de la cagnotte, il acceptera encore bien mieux les séquences qui lui

profiteront personnellement, tandis que la plus grosse part de la cagnotte lui passe devant le nez.

Raphaëlle haussa les épaules par un geste de son enfance faubourienne qui lui était resté.

- Savez-vous ce que produira votre discours au présidint, répondit-elle, c'est qu'il aura de la
défiance et ne voudra pas prendre la banque; ou bien, s'il ne se défie pas, il la prendra naïvement,

bêtement, et battra les cartes, les fera couper; voilà votre belle séquence brouillée, et... il perd.

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