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Hector Malot - Baccara

montrait si superbes et que la réalité s'obstinait à tenir aussi éloignés qu'au premier jour? Quelles affaires
bonnes pour ses intérêts personnels lui avait apportées cette présidence qui devait lui créer tant de

relations utiles? Aucune. Si, laissant de côté son intérêt personnel, il ne prenait souci que de l'intérêt

général, il était bien forcé de s'avouer aussi que cette fondation de son cercle, qui devait concourir au

développement de la vie brillante à Paris, avait tout simplement concouru au développement du jeu: où

étaient-ils, les commerçants que le cercle avait enrichis? Il ne les voyait pas; tandis qu'il ne voyait que

trop bien ceux qu'il avait appauvris ou ruinés - lui tout le premier. Car le plus clair de cette misérable

aventure, c'était sa dette à la caisse du cercle, les soixante mille francs qui, à cette heure, en formaient le

chiffre.

Cependant, malgré cette dette, il fallait qu'il accomplît son voeu, et qu'en donnant sa démission il reprît
sa liberté, sa dignité. Il n'y avait pas à hésiter, pas à balancer; le repos, l'honneur peut-être étaient à ce

prix. Ce qu'il avait vu pendant ces quelques jours, ce qu'il avait appris l'épouvantait. Eh quoi, c'étaient là

les moeurs de ce monde, le vol, partout le vol, en haut comme en bas, pas une main nette; et toutes ces

hontes, il les couvrait de son nom: «Allons chez Adeline»; c'était chez Adeline que les croupiers

étouffaient
les jetons; chez Adeline que le prince de Heinick volait au jeu; deux siècles de travail et
de probité aboutissaient à ce résultat.

Son parti était pris; coûte que coûte, il fallait qu'il sortît de cet enfer, qui ne dévorait pas seulement sa
fortune et son honneur, mais qui le dévorait lui-même, du moins ce qu'il y avait de bon en lui, pour n'y

laisser que ce qui s'y trouvait de mauvais: s'il est des passions qui élèvent le coeur et l'esprit, ce n'est pas

précisément celle du jeu; depuis qu'il était à son cercle, tous les genres de joueurs lui avaient passé

devant les yeux et dans des conditions où la bête humaine se livre le plus franchement; il ne voulait pas

leur ressembler.

À la vérité, c'était renoncer aux espérances qu'il avait caressées pour Berthe, mais pouvait-il payer de son
honneur la dot qu'il avait cru lui gagner? elle serait la première à ne pas le vouloir.

Lorsque Frédéric le quitta pour aller congédier Julien et Théodore, il n'hésita pas une minute,
contrairement à ce qui arrivait toujours lorsqu'il avait une résolution difficile à prendre, il quitta le

Grand I
et partit pour Elbeuf, car, avant de donner sa démission, il fallait qu'il s'acquittât à la caisse, -
ce qui n'était possible qu'en redemandant à sa femme les trente-cinq mille francs qu'il lui avait envoyés

quand il avait joué pour la première fois, et en arrangeant avec elle une combinaison pour se procurer les

vingt-cinq mille autres.

Quelle douleur pour la pauvre femme; pour lui quelle humiliation!

L'affaire du prince l'avait empêché d'aller à Elbeuf comme à l'ordinaire; il envoya une dépêche à sa
femme pour lui annoncer son arrivée, et, quand il entra dans la salle à manger, il trouva tout son monde

l'attendant devant la table mise: la Maman dans son fauteuil, sa femme, Berthe et Léonie.

- Comme tu es gentil de nous rendre le samedi que tu ne nous avais pas donné, dit Berthe en
l'embrassant.

- Alors, la politique chauffe? dit la Maman.

Depuis que la Maman s'était expliquée sur le mariage de Berthe avec Michel, elle ne parlait plus que de
politique quand il venait passer un jour à Elbeuf; c'était sa manière de protester contre ce mariage; elle ne

boudait pas, mais elle évitait les sujets où il aurait pu être question d'intérêts de famille. Comme de leur

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