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Hector Malot - Baccara

L'examen de Dantin, armé de sa loupe, ne fut pas long:

- Le voilà, le signe! s'écria-t-il; tenez, messieurs, regardez vous-mêmes, là.

Et donnant la loupe et la carte à Adeline, il lui montra du doigt où il fallait regarder.

Les cartes avec lesquelles on jouait au Grand I et qu'on fabriquait exprès pour lui, au lieu d'être
unies, étaient tarotées en losanges roses et blancs, et la marque qui se voyait avec la loupe était une toute

petite tache imperceptible, faite sur un des losanges qui répondait au point même de la carte, sur le

premier pour l'as, sur le troisième pour le 3, sur le neuvième, sur le douzième (afin de laisser un écart

facilement appréciable) pour le 10 et les figures; de sorte qu'en voyant cette petite marque on savait la

carte comme si on la regardait à découvert.

- Comment a-t-on fait ces taches? dit Dantin, je n'en sais rien puisque je n'y étais pas, mais je jurerais que
c'est avec une pointe d'aiguille rougie, approchée des cartes, qui a terni le vernis. En tout cas, c'est du bel

ouvrage, propre, original... et trouvé.

- Mais ces cartes étaient dans des enveloppes scellées par la régie! dit Bunou-Bunou.

- Il en est des bandes de la régie comme des enveloppes gommées de la poste, on les ouvre sans les
déchirer en les exposant à la vapeur de l'eau bouillante; on retire alors les cartes une à une par le bout

ouvert; on les marque; quand elles sont sèches, on les replace une à une; on gomme la bande; et le tour

est joué: voilà des cartes neuves qui doivent inspirer toute confiance; celui qui n'a pas une loupe ou de

fortes lunettes n'y voit rien: ce sont de très habiles opticiens que messieurs les Allemands.

- Mais il faut un complice, dit Adeline.

- Aussi, y en a-t-il un... ou deux; en tout cas, le garçon d'appel qui apporte les jeux, et qui substitue à ceux
qu'on lui a remis ceux qui ont été préparés.

- Est-ce possible? murmura Bunou-Bunou.

- Vous allez le voir quand vous interrogerez ce garçon; mais, en attendant, laissez-moi, je vous en prie,
vous prouver qu'avec ces cartes on joue à jeu découvert, et vous montrer comment le prince opère. Tout à

l'heure, vous avez douté de moi, je m'en suis bien aperçu; laissez-moi me réhabiliter et vous convaincre

que je ne suis pas le fou... que vous avez cru.

Ils étaient trop confus de leur incrédulité pour lui refuser ce qu'il demandait: il prit place au milieu du
bureau en faisant asseoir Adeline à sa droite et Bunou-Bunou à sa gauche, comme s'ils étaient à une table

de baccara où il serait banquier; puis, tenant sa loupe de sa main gauche, de la droite il donna les cartes.

- Maintenant, dit-il, avant que vous releviez vos cartes je vais vous dire vos points: à droite, il y a une
figure et un 6, à gauche un as et un 7; moi j'ai une figure et un 5; je dois donc tirer, et je le fais d'autant

plus sûrement que je sais que la carte que je vais retourner est un 4.

Disant cela, il la retourna: c'était bien un 4, comme les points qu'il avait annoncés étaient bien ce qu'il
avait dit.

Adeline et Bunou-Bunou se regardaient consternés; la démonstration était plus que faite.

- Me permettrez-vous de vous demander, dit Dantin, ce que vous voulez faire?

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