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Hector Malot - Baccara

bien d'autres cercles. Je ne dis pas qu'il n'y ait pas des croupiers honnêtes, c'est très possible, seulement,
comme dans notre profession ce n'est pas les honnêtes gens que nous voyons, j'en connais plus d'un qui

vaut le vôtre. C'est qu'il est mauvais de manier sans contrôle possible de grosses sommes qui semblent, à

un moment donné, n'appartenir à personne: pourquoi celui qui les distribue n'en garderait-il pas une part

pour lui? C'est comme cela que tant de croupiers font en deux ou trois ans des fortunes étonnantes, que

ne justifient ni leurs appointements plus que modestes, ni le tant pour cent qu'ils touchent sur la cagnotte,

ni les gros pourboires de vingt, vingt-cinq louis que certains banquiers leur donnent, on ne sait pourquoi,

si ce n'est peut-être pour les remercier de les avoir volés proprement. Ils sont partis de bas, garçons de

café pour la plupart, valets de pied; ils ont vu le jeu et l'ont appris avec ses adresses, un jour qu'un

croupier manque, ils le remplacent et font comme ils ont vu faire leurs prédécesseurs. En deux ou trois

ans, ils sont riches; à moins qu'ils ne soient joueurs eux-mêmes. À Pau, à Biarritz, quand vous voyez une

charrette anglaise brûler le pavé tirée par un cheval de prix et chercher à accrocher toutes les voitures

qu'elle rencontre, ne demandez pas à qui; c'est à un croupier: les plus belles villas, aux croupiers; les plus

belles maîtresses, aux croupiers. À Paris, voulez-vous que je vous en nomme qui lavaient la vaisselle, il y

a cinq ans et qui ont aujourd'hui des galeries de tableaux de cinq ou six cent mille francs. Ça ne se gagne

pas honnêtement en quelques années, ces fortunes, alors surtout qu'on a autour de soi des

mangeurs
qui vous en dévorent une grosse part, car on n'opère pas ces voleries sans que d'habiles
gens vous voient, et il faut partager avec eux; le monsieur roux payé deux fois était un mangeur; et si

j'allais dire à votre croupier ce que j'ai vu, soyez sûr qu'il m'offrirait une part de ce qu'il a gagné pour me

fermer la bouche. C'est ainsi que les croupiers ont autour d'eux toute une bohème qui vit d'eux

tranquillement, sans danger, sans rien faire. Allez un jour dans le café où se réunissent les croupiers à

côté de Saint-Roch, et si vous les entendez se plaindre, vous verrez comme on les fait chanter.

Adeline restait accablé.

- Est-ce tout ce que vous avez vu? demanda-t-il enfin.

Dantin hésita un moment:

- N'est-ce pas assez? dit-il sans répondre franchement.

- Eh bien, retournez dans le salon du baccara et reprenez votre surveillance, je vous rejoindrai tout à
l'heure.

XII

Si Dantin avait hésité un moment pour répondre à la question d'Adeline, c'est que le tout qu'il disait
n'était pas le tout qu'il avait vu.

En plus de l'étouffage des jetons, il y avait eu le bourrage de la cagnotte, et, pendant ses
quelques secondes de réflexion, il s'était demandé s'il devait parler de ce bourrage.

Il n'était pas dans un cercle fermé, et, bien qu'il ne sût rien de la situation qui avait été faite au président
du cercle dans lequel il opérait, il devait croire que ce président comme tant d'autres touchait un

traitement; or ce traitement c'était, toujours comme chez les autres, la cagnotte qui le payait; comment

dans ces conditions parler du bourrage de cette cagnotte à un président qui en vivait? n'était-ce

pas lui dire en face: «On vous paye avec de l'argent volé»; cela n'est agréable à dire à personne; et,

d'autre part, quand on n'est qu'un pauvre diable d'employé de la préfecture de police, ce serait plus que de

l'imprudence de dire à un ami du préfet «Vous n'êtes qu'un mangeur

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