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Hector Malot - Baccara

Adeline frappa à la glace de façon à se faire ouvrir, et, mettant cinq louis dans la main du cuisinier:

- Laissez sortir M. le comte, dit-il, et vous-même quittez le cercle à l'instant.

Quand il reprit sa route avec le père Eck, ils marchèrent côte à côte assez longtemps sans rien dire. À la
fin, le père Eck prit le bras d'Adeline:

- Mon cher monsieur Ateline, je sais qu'on n'aime pas les conseils qu'on ne demande pas,
bourtant
je vous en donnerai un: croyez-moi, laissez ces gens-là à leurs plaisirs, ce n'est bas
la place d'un brave homme comme vous. Vous serez mieux dans fotre famille. Si nous avons un

peu réussi dans la vie, c'est par les liens de la famille: c'est en étant unis, c'est en nous serrant. Et ce

n'est bas seulement pour la fortune que la famille est ponne.

X

Quand ils se furent séparés, Adeline resta sous l'impression de ces conseils, sans pouvoir la secouer:
«Laissez ces gens-là à leurs plaisirs.» Est-ce que c'était pour le sien qu'il restait avec eux?

Mais dans la journée il lui vint un second avertissement qui le bouleversa plus profondément encore.

Comme il allait entrer dans la salle des séances, le préfet de police - celui-là même qui lui avait accordé
l'autorisation d'ouvrir le Grand I, - l'arrêta au passage.

- Eh bien, mon cher député, êtes-vous content de votre cercle?

Adeline, croyant que c'était une allusion à la scène du matin, s'empressa de la raconter et de l'expliquer,
tout en se disant que la préfecture était bien rapidement renseignée.

Mais le préfet se mit à rire:

- Je ne peux pas partager votre colère contre votre cuisinier, et même je trouve qu'il serait désirable que
les joueurs eussent à payer quelquefois leurs emprunts à ce prix, ils emprunteraient moins. Ce n'était

donc pas de cela que je voulais parler. Je vous demandais si vous étiez content de votre cercle.

- Pourquoi ne le serais-je point? Le nombre de nos membres augmente tous les jours; nos fêtes sont très
réussies; notre situation financière est bonne; je n'ai que des remerciements à vous renouveler pour

l'autorisation que vous m'avez accordée avec tant de bonne grâce.

Puis tout de suite il entama une apologie des cercles bien tenus et sévèrement surveillés, qui n'était à peu
de chose près que la répétition de ce que Frédéric lui avait dit et répété plus de cinquante fois, sur tous les

tons et avec toutes sortes de variantes, c'est-à-dire que si les tricheries sont jusqu'à un certain point

possibles dans un cercle fermé, où, par cela même que tous les membres ne font en quelque sorte qu'une

même famille, personne ne surveille son voisin, il n'en est pas de même dans les cercles ouverts, où, au

contraire, la défiance et la surveillance sont la règle ordinaire, comme si on était dans une réunion de

voleurs connus.

Mais le préfet l'interrompit en riant:

- Laissez-moi vous dire que les cercles fermés ne m'inspirent pas plus une confiance absolue que les
cercles ouverts, attendu que partout où l'on joue on peut tricher, dans le cercle le plus élevé quelquefois,

comme dans le claquedents souvent, qu'on ait cent mille francs de rente, ou qu'on crève de faim.

Je sais bien que lorsqu'on interroge un gérant de cercle ouvert sur les tricheries, il vous répond que par

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