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Hector Malot - Baccara

comme il y en a, m'a-t-on dit? Par mon mari que j'avais interrogé, je savais quel homme politique vous
êtes, la situation que vous occupez, l'estime dont vous êtes entouré; c'était beaucoup; pourtant ce n'était

pas assez; dans l'homme politique y avait-il un homme de coeur capable de se laisser attendrir par le

désespoir d'une mère? J'ai une amie de couvent mariée à Rouen, je lui ai écrit pour qu'elle tâche

d'apprendre quel homme était M. Constant Adeline. Sa réponse, vous la connaissez sans que je vous la

dise. C'est alors, quand j'ai su quel père vous êtes pour votre fille, que la foi en vous m'est venue, et que

j'ai eu le courage d'entreprendre cette démarche.

Peu à peu il s'était laissé gagner: cette voix vibrante, ces beaux yeux qui plusieurs fois s'étaient noyés de
larmes, cet élan, et en même temps cette discrétion dans les paroles, surtout cette évocation de Berthe lui

troublaient le coeur.

- Que puis-je pour vous? Ce qui me sera possible, je vous promets de le faire.

- Je sentais que je ne m'adresserais pas à vous en vain, et de tout coeur je vous remercie de vos paroles:
quand je vous aurai expliqué notre situation, vous verrez, et beaucoup mieux que je ne le vois moi-même,

comment vous pouvez nous sauver, et de quelle façon vous pouvez agir sur mon mari.

Adeline sonna, et au garçon qui ouvrit la porte, il recommanda qu'on ne laissât monter personne.

- Il y a sept ans que je sais mariée, dit-elle, j'ai apporté une dot de cent mille francs à mon mari, et un an
après, à la mort de mon père, deux cent mille francs. Quand mon mari m'a épousée, il n'avait pas de

fortune, mais il avait son talent et son nom qui lui rapportaient cinquante ou soixante mille francs. Nous

vivions largement dans un petit hôtel de la rue Jouffroy que mon mari avait fait construire, et que nous

avions payé, ainsi que son ameublement, avec ma dot et l'héritage de mon père. Ce n'était point là une

prodigalité, car vous savez que le peintre qui n'a pas son hôtel n'a guère de prestige sur le marchand de

tableaux et encore moins sur l'amateur; c'est une nécessité professionnelle, quelque chose comme un

outillage. Nous étions très heureux, j'étais très heureuse: aimée de mon mari, l'aimant, vivant de sa vie,

près de lui, fière de le voir travailler, fière de le voir se retourner vers moi pour me demander mon

sentiment d'un geste ou d'un coup d'oeil je ne quittais pas l'atelier, et en six années, les seules heures que

je n'aie point passées à ses côtés sont celles où je promenais mes filles au parc Monceau. La crise que

traverse la peinture nous avait cependant atteints, et des soixante mille francs que gagnait mon mari

pendant les premières années de notre mariage, il était tombé à quelques milliers de francs seulement, les

marchands n'achetant plus, comme vous le savez. Il avait fallu restreindre nos dépenses. J'avais été la

première à le demander, et j'avais pu organiser une nouvelle existence... suffisante au moins pour moi, et

qui pouvait très bien se prolonger jusqu'à des temps meilleurs. Les choses allaient ainsi lorsqu'il y a trois

mois, il y aura dimanche trois mois, pour mon malheur, je ne sais la date que trop bien, M. Fastou...

Adeline laissa échapper un mouvement.

- ... Le statuaire, celui qui fait partie de votre cercle, vint voir mon mari. Naturellement, on parla du
krach. Fastou gronda mon mari, lui dit qu'il était trop loup, que, puisque les marchands n'achetaient plus,

il fallait vendre aux amateurs; mais que, pour les trouver, on devait aller les chercher; que, pour les

rencontrer dans des conditions favorables, les cercles, terrain neutre, étaient un bon endroit; que, pour lui,

c'était à son cercle qu'il avait obtenu la commande des douze ou quinze bustes dont il vivait; et il termina

en proposant à mon mari de le faire recevoir membre du Grand I. Je suppliai si bien mon mari

qu'il refusa; mais il accompagna M. Fastou quelquefois... pour rencontrer ces amateurs qui devaient nous

acheter des tableaux.

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