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Hector Malot - Anie

sentiments du frère sont possibles, tout comme le sont celles d'un changement de sentiments du père pour
le fils; il y a eu un moment où tu n'étais plus un frère pour Gaston; il peut tout aussi bien y en avoir eu un

autre où le capitaine n'a plus été un fils pour lui.

- Mais ne penches-tu pas pour une plutôt que pour l'autre?

- Je ne devrais pas avoir besoin de te dire que c'est pour l'affaiblissement du sentiment paternel, et la
recrudescence du sentiment fraternel. Frappé dans sa tendresse de père par une atteinte grave, Gaston,

n'ayant plus de fils, s'est souvenu qu'il avait un frère; sois sûr que, sans votre brouille, il se serait moins

vivement attaché au capitaine, de même que, sans son affection pour celui-ci, il aurait éprouvé plus tôt le

besoin de se rapprocher de toi, ainsi que de ta fille, dont il aurait fait la sienne. Cela est si vrai que

lorsque, pour des causes qui nous échappent, l'affaiblissement du sentiment paternel s'est produit en lui, il

a repris son testament et l'a détruit, te faisant ainsi son héritier.

- Que je voudrais te croire!

Se méprenant sur le sens vrai de cette exclamation, Rébénacq crut qu'elle exprimait seulement le regret
de ne pouvoir croire à un retour d'affection fraternelle:

- Si tu doutes de moi, dit-il, et de mes suppositions, tu ne peux pas résister aux faits. Le testament a été
détruit, n'est-il pas vrai? Alors que veux-tu de plus?

X

Détruit, il n'eût voulu rien de plus; mais précisément il ne l'était pas, et cet entretien ne le rendait que plus
solide, puisqu'au lieu d'éclaircir les difficultés il les obscurcissait encore en les compliquant.

Il avait fallu un aveuglement vraiment incroyable, que seul l'intérêt personnel expliquait, pour s'imaginer
que Gaston ne pouvait penser qu'à son fils en modifiant ses dispositions, alors que la raison disait qu'il

pouvait tout aussi bien penser à d'autres, celui-ci ou celui-là.

Si, au lieu de vouloir déshériter son fils, il avait voulu déshériter son frère, quelle valeur pouvait-on
attribuer à toutes les suppositions qui reposaient sur la première hypothèse? Une seule chose l'appuierait

d'une façon sérieuse: ce serait de découvrir une preuve, ou simplement un indice que Gaston avait eu des

motifs pour changer ses sentiments à l'égard du capitaine et, par suite, ses dispositions testamentaires

envers lui.

Les seuls témoignages qu'il pût consulter étaient les lettres de Léontine Dufourcq à Gaston, et aussi celles
du capitaine trouvées à l'inventaire. Jusqu'à ce jour il n'avait pas ouvert ces liasses, retenu par un

sentiment de délicatesse envers la mémoire de son frère, mais, à cette heure, ses scrupules devaient céder

devant la nécessité.

Après le déjeuner, il mit les lettres dans ses poches, et, pour être certain de ne pas se laisser surprendre
par sa femme ou sa fille, il alla s'asseoir dans un bois où il serait en sûreté.

La première liasse qu'il ouvrit fut celle de Léontine; elle se composait d'une quarantaine de lettres, toutes
numérotées de la main de Gaston par ordre de date; les plis, fortement marqués, montraient qu'elles

avaient été souvent lues.

Et, cependant, il ne lui fallut pas longtemps pour constater qu'elles étaient, pour la plupart, d'une banalité
et d'une incohérence telles que Gaston, assurément, n'avait pas pu les lire et les relire pour leur agrément.

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