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Hector Malot - Anie

première place au frère, et le testament avait été repris chez Rébénacq.

Sans doute ce n'était là qu'une hypothèse, mais ce qui lui donnait une grande force, c'était l'endroit même
où le testament avait été découvert, non dans le tiroir des papiers de famille, non dans celui qui

renfermait les lettres de Léontine Dufourcq et du capitaine, mais dans un autre, où ne se trouvaient que

des pièces à peu près insignifiantes.

Est-ce que, si Gaston l'avait considéré comme l'acte de sa dernière volonté, il l'aurait ainsi mis au rancart?
au contraire, après l'avoir retiré de chez Rébénacq, ne l'aurait-il pas soigneusement serré?

Pour être subtil, ce raisonnement n'en reposait pas moins sur la vraisemblance, en même temps que sur la
connaissance du caractère de Gaston, qui ne faisait rien à la légère.

A la vérité on pouvait se demander, et on devait même se demander pourquoi, l'ayant pris pour le détruire
ou le modifier, on le retrouvait intact, tel qu'il avait été rédigé dans sa forme primitive; mais cette

question portait avec elle sa réponse, aussi simple que logique: pour le détruire, il avait attendu d'en avoir

fait un autre, et vraisemblablement, le jour où il aurait remis au notaire le second testament, expression

de sa volonté, il aurait brûlé ou déchiré le premier.

Il ne l'avait pas fait, cela était certain, puisque ce premier testament existait, mais ce qui était non moins
certain, c'était qu'il avait voulu le faire; or, lorsqu'il s'agit de testament, c'est l'intention du testateur qui

prime tout, et cette intention se manifestait clairement, aussi bien par le retrait du testament de chez le

notaire que par le peu de soin accordé à ce papier, insignifiant désormais.

Lorsque nous héritons d'un parent qui nous est proche, d'un père, d'un frère, ce n'est pas seulement à sa
fortune que nous succédons, c'est aussi à ses intentions, et c'est par là surtout que nous le continuons.

Serait-ce continuer Gaston, serait-ce suivre ses intentions que d'accepter comme valable ce testament?

De bonne foi, et sa conscience sincèrement interrogée, il ne le croyait pas.

IX

Ce ne fut qu'après être arrivé à cette conclusion qu'il trouva au matin un peu de sommeil; une heure suffit
pour calmer la tempête qui l'avait si violemment secoué, et lorsqu'il s'éveilla; il se sentit l'esprit

tranquille, le corps dispos, dans l'état où il était tous les jours depuis son séjour à Ourteau.

Après avoir fait sa tournée du matin dans les étables et la laiterie, il monta à cheval pour aller surveiller
les ouvriers; quand au haut d'une colline le caprice du chemin le mit en face de presque toute la terre

d'Ourteau qui, avec ses champs, ses prairies et ses bois, s'étalait sous la lumière rasante du soleil levant, il

haussa les épaules à la pensée qu'un moment il avait admis la possibilité d'abandonner tout cela.

- Quelle folie c'eût été! Quelle duperie!

Et cependant il avait la satisfaction de se dire que s'il avait cru au testament il aurait accompli cet
abandon, si terribles qu'en eussent été les conséquences pour lui et plus encore pour les siens, pour Anie,

dont le mariage aurait été brisé, et pour sa femme, dont il retrouvait l'accent vibrant encore quand elle lui

disait: «Tant que ça ira bien, j'irai moi-même; le jour où ça irait mal, je ne résisterais pas à de nouvelles

secousses.»

Combien eussent été rudes celles qui auraient accompagné leur sortie de ce château qui ne lui avait

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