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Hector Malot - Anie

vivre, quand le présent est tranquille et l'avenir assuré, enfin quand nous n'avons qu'à jouir de la fortune,
je trouve absurde de s'attrister sans raison... Parce qu'on n'est pas sûr du lendemain. Mais qui peut en être

sûr, si ce n'est nous? Il n'y a qu'un moyen de le compromettre, celui que tu prends précisément: te rendre

malade. Que deviendrions-nous si tu nous manquais? Que deviendraient tes affaires, tes transformations?

Ce serait la ruine. Et tu sais, je serais incapable de supporter ce dernier coup. Je ne me fais pas d'illusions

sur mon propre compte; je suis une femme usée par les chagrins, les duretés de la vie, la révolte contre

les injustices du sort dont nous avons été si longtemps victimes. Je ne supporterais pas de nouvelles

secousses. Tant que ça ira bien, j'irai moi-même. Le jour où ça irait mal, je ne résisterais pas à de

nouvelles luttes. Tâche donc de ne pas me tourmenter en te tourmentant toi-même, alors surtout que tu

n'as pas de raisons pour cela.

Ce qu'il avait dit, il le répéta: il ne se croyait pas, il ne se sentait pas malade, il avait la certitude de ne pas
l'être.

En tout cas, il était dans un état d'agitation désordonné qui ne lui permit pas de s'endormir.

Si sous le coup de la surprise il n'avait pas pu arrêter son parti à l'égard de ce testament, il fallait qu'il le
prît maintenant, et ne restât pas indéfiniment dans une lâche et misérable indécision.

Plus d'un à sa place sans doute se serait débarrassé de ces hésitations d'une façon aussi simple que
radicale: on ne connaissait pas l'existence de ce testament; pas un seul témoin n'avait assisté à sa

découverte; tout le monde maintenant était habitué à voir l'héritier naturel en possession de cette fortune;

une allumette, un peu de fumée, un petit tas de cendres et tout était dit, personne ne saurait jamais que le

capitaine Sixte avait été le légataire de Gaston.

Personne, excepté celui qui aurait brûlé ce papier, et cela suffisait pour qu'il n'admît ce moyen si simple
que de la part d'une autre main que la sienne.

Dans ses nombreux procès il avait vu son adversaire se servir, toutes les fois que la chose était possible,
d'armes déloyales, et ne le battre que par l'emploi de la fraude, du mensonge, de faux, de pièces falsifiées

ou supprimées; jamais il n'avait consenti à le suivre sur ce terrain, et s'il était ruiné, s'il perdait, son

honneur était sauf; pendant vingt années ce témoignage que sa conscience lui rendait avait été son

soutien: mauvais commerçant, honnête homme.

Et l'honnête homme qu'il avait été, qu'il voulait toujours être, ne pouvait brûler ce testament que s'il
obtenait la preuve que son frère ne l'avait repris à Rébénacq que parce qu'il n'était plus l'expression de sa

volonté.

Qui dit testament dit acte de dernière volonté; cela est si vrai que les deux mots sont synonymes dans la
langue courante; incontestablement à un moment donné Gaston avait voulu que le capitaine fût son

légataire universel; mais le voulait-il encore quelque temps avant de mourir?

Toute la question était là; s'il le voulait, ce testament était bien l'acte de sa dernière volonté, et alors on
devait l'exécuter; si au contraire il ne le voulait plus, ce testament n'était pas cet acte suprême, et,

conséquemment, il n'avait d'autre valeur que celle d'un brouillon, d'un chiffon de papier qu'on jette au

panier où il doit rester lettre morte sans qu'un hasard puisse lui rendre la vie.

On aurait découvert ce testament dans les papiers de Gaston à l'inventaire, sans qu'il eût jamais quitté le
tiroir dans lequel il aurait été enfermé au moment même de sa confection, que la question d'intention ne

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