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Hector Malot - Anie
vide d'une façon qui en disait long. Quand, pendant vingt ans, on a vécu en face l'un de l'autre, on arrive à se connaître et les yeux apprennent à lire. En te regardant à table, ce soir, je retrouvais en toi la même expression inquiète que tu avais si souvent pendant les premières années de notre mariage, quand tu te débattais contre Sauval, sans savoir si le lendemain il ne t'étranglerait pas tout à fait.
- T'imagines-tu que je vais penser à Sauval, maintenant?
- Non; mais il n'en est pas moins vrai que j'ai revu en toi, aujourd'hui, l'expression angoissée que tu montrais quand tu te sentais perdu et que tu essayais de me cacher tes craintes. Voilà pourquoi je te demande ce que tu as.
Il ne pouvait pourtant pas répondre franchement.
- Si tu n'as pas mal vu, dit-il, c'est mon expression de physionomie qui a été trompeuse.
- Puisque tu ne veux pas répondre, c'est moi qui vais te dire d'où vient ton souci; nous verrons bien si tu te décideras à parler; tu es inquiet parce que tu reconnais que tes transformations ne donnent pas ce que tu attendais d'elles et que tu as peur de marcher à ta ruine. Il y a longtemps que je m'en doute. Est-ce vrai?
- Ah! cela non, par exemple.
- Tu n'es pas en perte?
- Pas le moins du monde; les résultats que j'attendais sont dépassés et de beaucoup; ma comptabilité est là pour le prouver. Je ne suis qu'au début, et pourtant je puis affirmer, preuves en main, que les chiffres que je vous ai donnés, c'est-à-dire un produit de trois cent mille francs par an, sera facilement atteint le jour où toutes les prairies seront établies et en plein rapport. Ce que j'ai réalisé jusqu'à ce jour le démontre sans doutes et sans contestations possibles par des chiffres clairs comme le jour, non en théorie, mais en pratique. Pour cela il ne faudrait que trois ans... si je les avais.
- Comment, si tu les avais! s'écria madame Barincq.
Il voulut corriger, expliquer ce mot maladroit qui avait échappé à sa préoccupation.
- Qui est sûr du lendemain?
- Tu te crois malade? dit-elle. Qu'as-tu? De quoi souffres-tu? Pourquoi n'as-tu pas appelé le médecin?
- Je ne souffre pas; je ne suis pas malade.
- Alors pourquoi t'inquiètes-tu? C'est la plus grave des maladies de s'imaginer qu'on est malade quand on ne l'est pas. Comment! tu nous fais habiter la campagne parce que tu dois y trouver la santé et le repos, y vivre d'une vie raisonnable comme tu dis; et nous n'y sommes pas installés que te voilà tourmenté, sombre, hors de toi, sous le coup de soucis et de malaises que tu ne veux pas, que tu ne peux pas expliquer! Depuis que nous sommes mariés tu m'as, pour notre malheur, habituée à ces mines de désespéré; mais au moins je les comprenais et je m'associais à toi; quand tu luttais contre Sauval, quand tu peinais chez Chaberton, je ne pouvais t'en vouloir de n'être pas gai; tu aurais eu le droit, si je t'avais fait des reproches, de me parler de tes inquiétudes du lendemain. Mais maintenant que tu reconnais toi-même que tes affaires sont dans une voie superbe, quand nous sommes débarrassés de tous nos tracas, de toutes nos humiliations, quand nous avons repris notre rang, quand nous n'avons plus qu'à nous laisser
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