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Hector Malot - Anie

insaisissable. Je nomme pour mon exécuteur testamentaire la personne
de maître Rébénacq notaire à Ourteau, sans la saisine légale, et

j'espère qu'il voudra bien avoir la bonté de se charger de cette

mission. Tel est mon testament, dont je prescris l'exécution comme

étant l'ordonnance de ma dernière volonté.

Fait à Ourteau le lundi onze novembre mil huit cent
quatre-vingt-quatre. Et après lecture j'ai signé.

GASTON BARINCQ.»

VIII

Il avait lu sans s'interrompre, sans respirer, courant de ligne en ligne; mais dès les premières, au moment
où il commençait à comprendre, il avait été obligé de poser sur son bureau la feuille de papier, tant elle

tremblait entre ses doigts.

C'était un coup d'assommoir qui l'écrasait.

Après quelques minutes de prostration, il recommença sa lecture, lentement cette fois, mot à mot:

«Je donne et lègue à monsieur Valentin Sixte... la propriété de tous
les biens, meubles et immeubles, que je posséderai au jour de mon

décès.»

Évidemment, ce testament était celui que son frère avait déposé au notaire Rébénacq, et ensuite repris; la
date le disait sans contestation possible.

Pas d'hésitation, pas de doute sur ce point: à un certain moment, celui qu'indiquait la date de ce
testament, son frère avait voulu que le capitaine fût son légataire universel; et il avait donné un corps à sa

volonté, ce papier écrit de sa main.

Mais le voulait-il encore quelques mois plus tard? et le fait seul d'avoir repris son testament au notaire
n'indiquait-il pas un changement de volonté?

Il avait un but en reprenant ce testament; lequel?

Le supprimer?

Le modifier?

Chercher en dehors de ces deux hypothèses paraissait inutile, c'était à l'une ou l'autre qu'on devait
s'arrêter; mais laquelle avait la vraisemblance pour elle, la raison, la justice et la réunion de diverses

conditions d'où pouvait jaillir un témoignage ou une preuve, il ne le voyait pas en ce moment, troublé,

bouleversé, jeté hors de soi comme il l'était.

Et machinalement, sans trop savoir ce qu'il faisait, il examinait le testament, et le relisait par passages, au
hasard, comme si son écriture ou sa rédaction devait lui donner une indication qu'il pourrait suivre.

Mais aucune lumière ne se faisait dans son esprit, qui allait d'une idée à une autre sans s'arrêter à celle-ci
plutôt qu'à celle-là, et revenait toujours au même point d'interrogation: pourquoi, après avoir confié son

testament à Rébénacq, son frère l'avait-il repris? et pourquoi, après l'avoir repris, ne l'avait-il pas détruit

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