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Hector Malot - Anie

accidentés, mais encore parce qu'il s'arrêtait à chaque instant pour causer avec les paysans qu'il
apercevait au travail dans leurs champs, ou qui, lentement, cheminaient à côté de lui. Il les interrogeait,

les écoutait: étaient-ils satisfaits de leur récolte? Et des discussions s'engageaient sur les modes de culture

employés par eux, ainsi que ceux qu'il leur conseillait pour augmenter les produits de leurs terres; ne se

fâchant jamais de se heurter à la routine, s'efforçant au contraire avec patience et douceur, par des

raisonnements à leur portée, de les amener à comprendre ses explications.

Au retour, il ne manquait jamais de longer le Gave sous le couvert des grands arbres, certain de
rencontrer Anie, tantôt dans un coin frais, tantôt dans un îlot, en train d'achever une étude d'après nature,

ce qu'elle appelait ses Corot. Comme elle dormait lorsqu'il avait quitté, le château, ils ne s'étaient pas vus

encore de la journée; arrivé près d'elle, il descendait de cheval; elle, de son côté, quittait son pliant pour

venir à lui, et ils s'embrassaient:

- Tu as bien dormi?

- Et toi, mon enfant?

Après avoir attaché la bride de son cheval à une branche, il regardait son tableau en lui faisant ses
observations et ses compliments. A la vérité, les compliments l'emportaient de beaucoup sur les critiques,

car il suffisait qu'elle eût mis la main à quelque chose pour que cette chose devint admirable à ses yeux.

S'il avait été habitué à un dessin plus serré et plus sévère que celui dont elle se contentait, il se disait qu'à

son âge on est vieux jeu, tandis qu'elle était certainement dans le train; il n'avait jamais été qu'un pauvre

diable de manoeuvre, elle était une artiste; dans ces conditions, comment n'eût-il pas repoussé les

objections qui se présentaient à son esprit!

- Certainement, tu as raison, disait-il en manière de conclusion, l'impression donnée est bien celle que tu
as voulu rendre.

Et il remontait à cheval pour surveiller l'expédition du beurre qu'on avait battu en son absence, ou celle
des cochons qu'on ne faisait pas sortir de la porcherie ou qu'on n'emballait pas en voiture sans qu'il y eût

de terribles cris poussés malgré les précautions qu'on prenait pour les toucher.

C'était seulement après le déjeuner qu'il se trouvait libre et pouvait, si l'envie lui en prenait, s'en aller
travailler aux foins avec Anie.

Comme il était fier, lorsqu'il la voyait vaillante à l'ouvrage, sans plus craindre le soleil qu'une ondée,
affable avec les ouvriers, bonne avec les femmes, familière avec les enfants, se faisant aimer de tous!

Comme il était heureux quand, à l'heure du goûter, ils s'asseyaient tous deux à l'ombre d'un tilleul ou au
pied d'une haie et mangeaient en bavardant la collation qu'on leur apportait du château: un morceau de

pain avec un fruit ou bien une tartine de beurre mouillée d'un verre de vin blanc du pays et d'eau fraîche.

C'était le meilleur moment de sa journée, alors que, cependant, il en avait tant de bons, celui de l'intimité,
des tête-à-tête, où tout peut se dire dans l'épanchement d'une tendresse partagée.

On causait à bâtons rompus du présent, du passé et aussi quelquefois de l'avenir, mais beaucoup moins de
l'avenir que du passé, en gens heureux qui n'ont pas besoin d'échapper aux tristesses de ce qui est pour se

réfugier, en imagination, dans ce qui sera peut-être un jour.

On s'examinait aussi: le père en se demandant si, comme le disait sa femme, il n'imposait pas à Anie une

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