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Hector Malot - Anie

simplement, avec une entière sincérité.

Une clameur lui coupa la parole, la Moulasse venait de surprendre un écarteur et elle le secouait au bout
de ses cornes engagées dans la ceinture qui le serrait à la taille; on se jeta sur elle, et il retomba sur ses

pieds pour se sauver en boîtant.

- Vous voyez, dit madame Barincq, le premier moment d'émoi calmé.

- C'est un maladroit.

- Crois-tu maintenant que M. d'Arjuzanx tienne à te plaire? dit madame Barincq à sa fille, lorsqu'après la
course ils se retrouvèrent tous les trois installés dans leur landau.

- En quoi?

- En sautant dans l'arène pour te montrer son courage.

- Cela ne m'a pas plu du tout.

- Tu as eu peur?

- Pas assez pour ne pas trouver qu'il était peu digne d'un homme de son rang de s'offrir ainsi en spectacle.

V

Anie, qui tous les matins donnait régulièrement quelques heures à la peinture, de son lever au déjeuner,
travaillait volontiers dans l'après-midi avec son père, et c'était pour elle un plaisir de faner les foins qu'on

fauchait dans les prairies et dans les îles du Gave: sa fourche à la main, elle épandait son andain sans

rester en arrière; et le soir venu, quand on chargeait l'herbe séchée sur les chars, elle apportait bravement

son tas aussi lourd que celui des autres faneuses.

Ces goûts champêtres fâchaient sa mère qui les trouvait peu compatibles avec la dignité d'une châtelaine
comme elle trouvait le soleil malsain et dangereux; n'est-ce pas lui qui est le père de tous nos maux, des

insolations, des fluxions de poitrine et des taches de rousseur? Pour se préserver de ces dangers, elle

prenait toutes sortes de précautions, mais sans pouvoir les imposer, comme elle l'eût voulu, à sa fille, qui

n'acceptait les grands chapeaux de paille, les voiles de gaze et les gants montant jusqu'au coude que pour

les abandonner à la première occasion.

Par contre, ces goûts et cette liberté d'allures faisaient la joie de son père qui dès sa première enfance
avait passionnément aimé le travail des champs, labourant aussitôt que ses bras avaient été assez longs

pour tenir les emmanchons, fauchant aussitôt qu'on lui avait permis de toucher à une faulx, conduisant les

boeufs, montant les chevaux, ébranchant les hauts arbres, abattant les taillis avec passion. Quel

délassement, après tant d'années de vie de bureau, enfermée, étouffée, misérable, de se retrouver enfin en

plein air, dans une atmosphère parfumée par les foins, les yeux charmés par la vue des choses aimées, ses

bêtes, ses récoltes, tout cela dans un beau cadre de verdure que fermait au loin l'horizon changeant de la

montagne dont il avait si longtemps rêvé sans espérer le revoir avant de mourir.

Levé le premier dans la maison, il commençait sa journée par la surveillance de la traite des vaches dans
les étables; puis, tout son personnel mis en train, il montait un bidet au trot doux et s'en allait inspecter

les défrichements qu'il faisait exécuter pour transformer en prairies les vignes épuisées et les touyas.

Cette course était longue, non seulement parce qu'il ne poussait pas son cheval dans ces chemins

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