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Hector Malot - Anie

Quand le landau de la famille Barincq, après avoir traversé les rues pavoisées, s'arrêta devant l'auberge
de la Belle-Hôtesse, il se produisit un mouvement de curiosité dans la foule: car, si les charrettes

et même les carrioles à ânes étaient nombreuses, un landau était un événement dans le village.

Des éclats de cornet à piston et des ronflements d'ophicléide dominaient les rumeurs: c'était la fanfare
qui, au loin, parcourait les rues en sonnant le rappel, et de partout on se dirigeait vers les arènes établies

sur la place confisquée à leur profit. Construites en pin des landes dont les planches nouvellement

débitées exsudaient sous les rayons d'un soleil de feu leurs dernières gouttes de résine en larmes

blanches, elles répandaient dans l'air une forte odeur térébenthinée. Leur simplicité était tout à fait

primitive: des gradins en bois brut, et c'était tout; les premières avaient le soleil dans le dos, les petites

places dans les yeux; rien de plus, mais cette disposition était d'importance capitale dans un pays où ses

rayons sont assez ardents pour faire accepter sans sourire la vieille image des flèches d'Apollon.

- Certainement, nous allons être rôtis, dit madame Barincq en s'installant au premier rang.

Après dix minutes elle était encore à chercher un moyen pour échapper à cette cuisson, quand le baron
d'Arjuzanx parut à l'entrée de la tribune; en le voyant se diriger de leur côté, elle ne pensa plus au soleil

ni à la chaleur.

- Voilà le baron, dit-elle à Anie.

- Ne comptais-tu pas sur lui?

Quand les premiers mots de politesse furent échangés, Anie, fidèle à son idée, tint à bien marquer qu'elle
n'était pas venue pour le rencontrer:

- Mon père nous a si souvent parlé des courses landaises, dit-elle, que nous avons voulu profiter de la
première occasion qui s'offrait à courte distance, pour en voir une.

- Et vous êtes bien tombée, répondit-il, en choisissant Habas. La journée sera, je le crois, intéressante: les
bêtes sont vives, et les écarteurs comptent parmi les meilleurs que nous ayons: Saint-Jean, Boniface,

Omer, et aussi le Marin et Daverat, qui sont plutôt sauteurs qu'écarteurs, mais qui vous étonneront

certainement par leur souplesse.

- Il y a une différence entre un écarteur et un sauteur? demanda madame Barincq.

- L'écarteur attend de pied ferme la bête qui se précipite sur lui, et au moment où elle va l'enlever au bout
de ses cornes, il tourne sur lui-même et la vache passe sans le toucher: il l'a écartée ou plus justement il

s'est écarté d'elle. Le sauteur attend aussi la bête comme l'écarteur; mais, au lieu de se jeter de côté, il

saute par-dessus. Vous allez voir Daverat exécuter ce saut les pieds liés avec un foulard, ou fourrés dans

son béret qu'il ne perdra pas en sautant. Si intéressants que soient ces sauts qui montrent l'élasticité des

muscles, pour nous autres landais, ils ne valent pas un bel écart: le saut est fantaisiste, l'écart est

classique.

- Pensez-vous que le capitaine Sixte assiste à ces courses? demanda madame Barincq qui se souciait peu
de ces distinctions qu'elle avait cependant provoquées.

- Je ne crois pas; ou plutôt, pour être vrai, je n'en sais rien du tout.

- Je regretterai son absence; nous avons eu le plaisir de le garder à dîner cette semaine, c'est un homme

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