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Hector Malot - Anie

DEUXIÈME PARTIE

I

Fidèle à sa promesse, Anie avait amené sa mère à demander elle-même de ne pas vendre le château.

Dans le monde qui se respecte on passe maintenant la plus grande partie de l'année à la campagne, et l'on
ne quitte ses terres qu'au printemps, quand Paris est dans la splendeur de sa saison comme Londres.

Pourquoi ne pas se conformer à cet usage qui pour eux n'avait que des avantages? Rester à Paris, n'est-ce

pas se condamner à continuer d'anciennes habitudes qui n'étaient plus en rapport avec leur nouvelle

position, et des relations qui, n'ayant jamais eu rien d'agréable, deviendraient tout à fait gênantes?

Acceptables rue de l'Abreuvoir, certaines visites seraient plus qu'embarrassantes boulevard Haussmann.

Ces raisons, exposées une à une avec prudence, avaient convaincu madame Barincq, qui, après un
premier mouvement de révolte, commençait d'ailleurs à se dire, et sans aucune suggestion, que la vie de

château avait des agréments: d'autant plus chic de se faire conduire à la messe en landau que l'église était

à deux pas du château, plus chic encore de trôner à l'église dans le banc d'honneur; très amusant de

pouvoir envoyer à ses amis de Paris un saumon de sa pêcherie, un gigot de ses agneaux de lait, des

artichauts de son potager, des fleurs de ses serres. Si, au temps de sa plus grande détresse, elle s'était

toujours ingéniée à trouver le moyen de faire autour d'elle de petits cadeaux: un oeuf de ses poules, des

violettes, une branche de lilas de son jardinet, un ouvrage de femme, qui témoignaient de son besoin de

donner; maintenant qu'elle n'avait qu'à prendre autour d'elle, elle pouvait se faire des surprises à

elle-même qui la flattaient et la rendaient toute glorieuse:

- Crois-tu qu'ils vont être étonnés? disait-elle à Anie quand lui venait l'idée d'un nouveau cadeau.

Quel triomphe en recevant les réponses à ses envois! et quelle fierté, quand on lui écrivait qu'avant de
manger son gigot, on ne savait vraiment pas ce que c'était que de l'agneau; par là, cette propriété qui

produisait ces agneaux et donnait ces saumons lui devenait plus chère.

Son consentement obtenu, les travaux avaient commencé partout à la fois: dans les vignes, que les
charrues tirées par quatre forts boeufs du Limousin défrichaient; dans les écuries qu'on transformait en

étables; enfin dans la prairie, où les maçons, les charpentiers, les couvreurs, construisaient la laiterie et la

porcherie.

Bien que la vigne de ce pays n'ait jamais donné que d'assez mauvais vin, c'est elle qui, dans le coeur du
paysan, passe la première: avoir une vigne est l'ambition de ceux qui possèdent quelque argent; travailler

chez un propriétaire et boire son vin, celle des tâcherons qui n'ont que leur pain quotidien. Quand on vit

commencer les défrichements, ce fut un étonnement et une douleur: sans doute ces vignes ne rapportaient

plus rien, mais ne pouvaient-elles pas guérir un jour ou l'autre, par hasard, par miracle? Il n'y avait qu'à

attendre.

Et l'on s'était dit que le frère aîné n'avait pas tort quand il accusait son cadet d'être un détraqué. Ne
fallait-il pas avoir la cervelle malade pour s'imaginer qu'on peut faire du beurre avec du lait sortant de la

mamelle de la vache? si cela n'était pas de la folie, qu'était-ce donc? Or, les folies coûtent cher en

agriculture, tout le monde sait cela.

Aussi tout le monde était-il convaincu qu'il ne se passerait pas beaucoup d'années avant que le domaine
ne fût mis en vente.

Et alors?

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