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Hector Malot - Anie

constructions de la laiterie et de la porcherie, ainsi que l'appropriation des étables, n'absorberont pas
soixante mille francs, les défrichements cinquante mille; mettons cinquante mille pour l'imprévu, nous

arrivons à deux cent quarante-cinq mille francs, c'est-à-dire à peu près le revenu que ces améliorations,

ces révolutions si tu veux, nous donneront. Crois-tu que cela vaille la peine de les entreprendre? Le

crois-tu?

Elle avait si souvent vu son père jongler avec les chiffres qu'elle n'osait répondre, cependant elle était
troublée...

- Certainement, dit-elle enfin, si tu es sûr de tes chiffres, ils sont tentants.

- J'en suis sûr; il n'est pas un détail qui ait été laissé de côté: dépenses, produits, tout a été établi sur des
bases solides qui ne permettent aucun aléa; les dépenses forcées, les produits abaissés, plutôt que grossis.

Mais ce n'est pas seulement pour nous que ces chiffres sont tentants comme tu dis; ils peuvent aussi le

devenir pour ceux qui nous entourent, pour les gens de ce pays; et c'est à eux que je pensais en parlant

tout à l'heure des devoirs des riches. Jusqu'à présent nos paysans n'ont tiré qu'un médiocre produit du lait

de leurs vaches; aussitôt que mes machines fonctionneront et que mes débouchés seront assurés, je leur

achèterai celui qu'ils pourront me vendre et le paierai sans faire aucun bénéfice sur eux. Ainsi je verserai

dans le pays deux cents, trois cent mille francs par an, qui non seulement seront une source de bien-être

pour tout le monde, mais encore qui peu à peu changeront les vieilles méthodes de culture en usage ici.

Sur notre route depuis Puyoo tu as rencontré à chaque instant des champs de bruyères et de fougères,

d'ajoncs, c'est ce qu'on appelle des touyas, et on les conserve ainsi à l'état sauvage pour couper

ces bruyères et en faire un engrais plus que médiocre. Quand le nombre des vaches aura augmenté par le

seul fait de mes achats de lait, la quantité de fumiers produite augmentera en proportion, et en proportion

aussi les touyas diminueront d'étendue; on les mettra en culture parce qu'on pourra les fumer; de sorte

qu'en enrichissant d'abord le petit paysan je ne tarderai pas à enrichir le pays lui-même. Tu vois la

transformation et tu comprends comment en faisant notre fortune nous ferons celle des gens qui nous

entourent; n'est-ce pas quelque chose, cela?

Elle s'était rapprochée de lui à mesure qu'il avançait dans ses explications, et lui avait pris la main; quand
il se tut, elle se haussa et lui passant un bras autour des épaules elle l'embrassa:

- Tu me pardonnes? dit-elle.

- Te pardonner? Que veux-tu que je te pardonne? demanda-t-il en la regardant tout surpris.

- Si je te le disais, tu ne me pardonnerais pas.

- Alors?

- Donne-moi l'absolution quand même.

- Tu ne voulais pas habiter Ourteau?

- Donne-moi l'absolution.

- Je te la donne.

- Maintenant sois tranquille, je te promets que ce sera maman elle-même qui te demandera à rester ici.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

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