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Hector Malot - Anie

nature avec la seule intuition du génie! certainement, Corot n'est jamais venu ici, et il a fait ce tableau
cent fois.

- Cela te plaît?

- Dis que je suis saisie d'admiration; tout y est, jusqu'à la teinte grise des lointains, dans une atmosphère
limpide, jusqu'aux nuances délicates de l'ensemble, jusqu'à cette beauté légère qui donne des envolées à

l'esprit. C'est audacieux à moi, mais dès demain je commence une étude.

- Alors tu n'entends pas renoncer à la peinture?

- Maintenant? jamais de la vie. C'était à Paris que, dans des heures de découragement, je pouvais avoir
l'idée de renoncer à la peinture, quand je me demandais si j'aurais jamais du talent, ou au moins la

moyenne de talent qu'il faut pour plaire à ceux-ci ou à ceux-là, aux maîtres, à la critique, aux camarades,

aux ennemis, au public. Mais, maintenant, que m'importe de plaire ou de ne pas plaire, pourvu que je me

satisfasse moi-même! C'est quand on travaille en vue du public qu'on s'inquiète de cette moyenne; pour

soi, il est bien certain qu'on n'en a jamais assez; alors, il n'y a pas besoin de s'inquiéter du plus ou du

moins; on va de l'avant; on travaille pour soi, et c'est peut-être la seule manière d'avoir de l'originalité ou

de la personnalité. Qu'est-ce que ça nous fait, à cette heure, que mes croûtes tapissent les murailles

incommensurables du château! ça n'est plus du tout la même chose que si elles s'entassaient dans mon

petit atelier de Montmartre sans trouver d'acheteurs.

Elle prit le bras de son père, et se serrant contre lui tendrement:

- C'est comme si je ne trouvais point de mari; maintenant, qu'est-ce que cela nous ferait? Tu penses bien
qu'en fait de mariage je ne pense plus aujourd'hui comme le jour de notre soirée, où tu as été si étonné, si

peiné, en me voyant décidée à accepter n'importe qui, pourvu que je me marie. Te souviens-tu que je te

disais qu'à vingt ans une fille sans dot était une vieille fille, tandis qu'à vingt-quatre ou vingt-cinq ans,

celle qui avait de la fortune était une jeune fille? Puisque me voilà rajeunie, et pour longtemps, par un

coup de baguette magique, je n'ai pas à me presser. Il y a un mois, c'était au mariage seul que je

m'attachais; désormais, ce sera le mari seul que je considérerai pour ses qualités personnelles, pour ce

qu'il sera réellement, et s'il me plaît, si je rencontre un peu en lui du prince charmant auquel j'ai rêvé

autrefois, je te le demanderai quel qu'il soit.

- Et je te le donnerai, confiant dans ton choix.

- Voilà donc une affaire arrangée qui, de mon côté, te laisse toute liberté. Habitons ici, rentrons à Paris, il
en sera comme tu voudras. Mais maman? Imagine-toi que depuis que l'héritage est assuré, nous avons

passé notre temps à chercher des appartements.

- Quel enfantillage!

- S'il n'y en a pas un d'arrêté boulevard des Italiens, c'est parce qu'elle hésite entre celui-là et un autre rue
Royale; et permets-moi de te dire que je ne trouve pas du tout, en me plaçant au point de vue de maman,

que ce soit un enfantillage. Elle est Parisienne et n'aime que Paris, comme toi, né dans un village, tu

n'aimes que la campagne; rien n'est plus agréable pour toi que ces prairies, ces champs, ces horizons et la

vie tranquille du propriétaire campagnard; rien n'est plus doux pour maman que la vue du boulevard et la

vie mondaine; tu étouffes dans un appartement, elle ne respire qu'avec un plafond bas sur la tête; tu veux

te coucher à neuf heures du soir, elle voudrait ne rentrer qu'au soleil levant.

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