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Hector Malot - Anie

- Dame! ça dépend du point de vue auquel on se place.

- Justement. Si le capitaine est le fils de M. de Saint-Christeau, il est, quoi qu'on veuille, le neveu de M.
Barincq, et, dès lors, c'est bien le moins que celui-ci tende la main au fils de son frère; s'il ne l'est pas, et

ne vient à cet enterrement que pour s'acquitter de ses devoirs envers un homme qui fut son protecteur, il

me paraît encore plus difficile que la famille de celui à qui on rend un hommage lui refuse la main.

- Même s'il s'est fait léguer une fortune dont il frustre la famille?

- Alors je trouverais que M. Barincq n'en a été que plus crâne.

- Ses cousins l'ont blâmé.

- A cause de la patte blanche.

Et ceux qui connaissaient le cérémonial militaire eurent le plaisir d'en enseigner les lois à ceux qui les
ignoraient; cela fournit un sujet de conversation jusqu'au moment où le clergé arriva pour la levée du

corps.

- Quelle place allait occuper le capitaine dans le convoi?

Ce fut la question que les curieux se posèrent: si la tenue du capitaine était une affirmation, cette place
pouvait en être une autre.

Tandis que la famille prenait la tête, le capitaine se mêla à la foule, au hasard, et ce fut dans la foule aussi
qu'il se plaça à l'église, sans que rien dans son attitude montrât qu'il attachait de l'importance à un rang

plutôt qu'à un autre: les parents occupaient dans le choeur le banc drapé de noir qui, depuis de longues

années, appartenait aux Saint-Christeau, lui restait dans la nef confondu avec les autres assistants.

Mais, comme il était au bout d'une travée et faisait face à ce banc, d'autre part comme son uniforme
tranchant sur les vêtements noirs tirait les regards, chaque fois que Barincq levait les yeux, il le trouvait

devant lui, et alors il ne pouvait pas ne pas l'examiner pendant quelques secondes; sa pensée était obsédée

par le mot de son cousin: «aucune ressemblance».

Si le capitaine était moins grand que Gaston, comme lui il était de taille bien prise, bien découplée,
élégante, souple; et comme lui aussi il avait la tête fine, régulière, avec le nez fin et droit; enfin comme

lui aussi il avait les cheveux noirs; mais, tandis que la barbe de Gaston était noire et son teint bistré, la

moustache du capitaine était blonde et son teint rosé; c'était cela surtout qui formait entre eux la

différence la plus frappante, mais cette différence ne paraissait pas assez forte pour qu'on pût affirmer

qu'il n'existait entre eux aucune ressemblance; assurément il n'était pas assez près de Gaston pour qu'on

s'écriât: «C'est son fils!» mais d'un autre côté il n'en était pas assez loin non plus pour qu'on s'écriât qu'il

ne pouvait y avoir aucune parenté entre eux; l'un avait été un élégant cavalier dans sa jeunesse, l'autre

était un bel officier; l'un appartenait au type franchement noir, l'autre mêlait dans sa personne le noir au

blond; voilà seulement ce qui, après examen, apparaissait comme certain, le reste ne signifiait rien; et

franchement on ne pouvait pas là-dessus s'appuyer pour bâtir ou démolir une filiation.

Depuis l'incident de la main donnée au capitaine, une question préoccupait Barincq: devait-il ou ne
devait-il pas inviter le capitaine au déjeuner qui suivrait la cérémonie? Et s'il trouvait des raisons pour

justifier cette invitation, celles qui, après le blâme de ses cousins, la rendaient difficile, ne manquaient

pas non plus.

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