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Hector Malot - Anie

- Parce que? demanda le caissier qui était un personnage grave, mais simple et bon enfant.

- Parce que, mon cher monsieur Morisette, si vous dîtes des bêtises, comme cela vous arrive quelquefois,
on ne se fichera pas de vous.

Morisette resta un moment interloqué, se demandant évidemment s'il convenait de se fâcher, et cherchant
une réplique.

- Ah! que vous êtes vraiment le bien nommé, dit-il enfin après un temps assez long de réflexion.

C'était précisément parce qu'il s'appelait Belmanières que l'employé de la correspondance affectait
l'insolence avec ses camarades, cherchant en toute occasion et sans motif à les blesser, afin qu'ils

n'eussent pas la pensée de faire allusion à son nom, dont le ridicule ne lui laissait pas une minute de

sécurité; un autre que lui fût peut-être arrivé à ce résultat avec de la douceur et de l'adresse, mais étant

naturellement grincheux, malveillant et brutal, il n'avait trouvé comme moyen de se protéger que la

grossièreté; la réplique du caissier l'exaspéra d'autant plus qu'elle fut saluée par un éclat de rire général

auquel Spring seul ne prit pas part.

Mais l'amitié ou la bienveillance n'était pour rien dans cette abstention, et si Spring ne riait pas comme
ses camarades de la réponse de Morisette, et surtout de la mine furieuse de Belmanières, c'est qu'il était

absorbé dans une besogne dont rien ne pouvait le distraire. A peine le patron avait-il été emballé dans

l'omnibus, comme disait Barnabé, que Spring, ouvrant vivement un tiroir de son bureau, en avait tiré tout

un attirail de cuisine: une lampe à alcool, un petit plat en fer battu, une fiole d'huile, du sel, du poivre,

une côtelette de porc frais enveloppée dans du papier et un morceau de pain; la lampe allumée, il avait

posé dessus son plat après avoir versé dedans un peu d'huile, et maintenant il attendait qu'elle fût chaude

pour y tremper sa côtelette; que lui importait ce qui se disait et se faisait autour de lui? Il était tout à son

dîner.

Ce fut sur lui que Belmanières voulut passer sa colère.

- Encore les malpropretés anglaises qui commencent, dit-il en venant appuyer son front contre le grillage
de Spring.

- Ce n'était pas des malpropretais, dit celui-ci froidement avec son accent anglais.

- Pour le nez à vo, répondit Belmanières en imitant un instant cet accent, mais pour le nez à
moa
; et je dis qu'il est insupportable que le mardi et le vendredi vous nous infectiez de votre sale
cuisine.

- Vous savez bien que le mardi et le vendredi je ne peux pas rentrer dîner chez moi, puisque je travaille
dans ce quartier.

- Vous ne pouvez pas dîner comme tout le monde au restaurant?

- No.

L'énergie de cette réplique contrastait avec l'apparente insignifiance de la question de Belmanières, et elle
expliquait tout un côté des habitudes mystérieuses de Spring obsédé par une manie qui lui faisait croire

que la police russe voulait l'empoisonner. Pourquoi? Pourquoi la police russe poursuivait-elle un sujet

anglais? Personne n'en savait rien. Rares étaient ceux à qui il avait fait des confidences à ce sujet, et

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