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Hector Malot - Anie

celui qu'il croyait avoir envers ce jeune homme; d'autre part, celui qui le liait à son nom, et je t'assure
qu'elles ont été vives.

- N'a-t-il pas fait des recherches, une enquête?

- Après vingt ans! Sur un pareil sujet! Il est certain cependant qu'il a dû recueillir tous les renseignements
qui pouvaient l'éclairer. Mais il est certain aussi qu'ils n'ont pas été assez probants puisque la

reconnaissance n'a pas eu lieu. Les choses continuèrent ainsi sans que ma femme et moi nous osions

décider qu'elle se ferait ou ne se ferait pas; penchant tantôt pour la négative, tantôt pour l'affirmative.

Valentin, en quittant Saint-Cyr, devint officier de dragons et entra plus tard à l'École de guerre d'où il

sortit le troisième. Gaston, fier de lui, avait son nom sans cesse sur les lèvres, et, toutes les fois que

Valentin obtenait un congé, il venait le passer au château; un père n'eût pas été plus tendre pour son fils;

un fils plus affectueux pour son père. Cependant ce fut à ce moment même que j'acquis la certitude que

jamais Gaston ne le reconnaîtrait, et voici comment elle se forma dans mon esprit. Tu me trouves sans

doute bien décousu, bien incohérent?

- Je te trouve d'une lucidité parfaite.

- Alors je continue. Un jour Gaston me chargea de lui dresser un modèle de testament qu'il copierait. Si
réservé que je dusse être avec un client défiant, qui avait toujours peur qu'on l'amenât à dire ce qu'il

voulait tenir secret, je fus cependant obligé de lui adresser quelques questions. Il me répondit

évasivement en se tenant dans des généralités, si bien qu'au lieu d'un seul modèle je lui en fis quatre ou

cinq, répondant aux divers cas qui, me semblait-il, pouvaient se présenter pour lui. Quatre jours après, il

m'apporta son testament dans une enveloppe scellée de cinq cachets et me demanda de le garder.

- Alors, il a fait un testament?

- Il en a fait un à ce moment; mais, il y a un mois, il me l'a repris pour le modifier, peut-être même pour
le détruire, et je ne sais pas s'il en a fait un autre; ce qu'il y a de certain, c'est que je ne suis dépositaire

d'aucun, de sorte qu'aujourd'hui tu es le seul héritier légitime de ton frère; ce qui ne veut pas dire, tu dois

le comprendre, que tu recueilleras cet héritage.

- Je comprends qu'on peut trouver un testament dans les papiers de Gaston.

- Parfaitement. Cela dit, je remonte à la conviction qui s'est établie en moi que Gaston ne reconnaîtrait
pas le capitaine, le jour même où il m'a demandé un modèle de testament. Et cette conviction est, il me

semble, basée sur la logique. Tu sais, n'est-ce pas, que l'enfant naturel reconnu n'a pas sur les biens de

son père les mêmes droits que l'enfant légitime? dans l'espèce, le capitaine, fils légitime de Gaston, hérite

de la totalité de la fortune de son père, fils naturel reconnu il n'hérite que de la moitié de cette fortune,

puisque ce père laisse un frère qui est toi. Pour qu'il recueille cette fortune entière, il faut qu'elle lui soit

léguée par testament, et ce testament n'est possible en sa faveur que s'il est un étranger et non un enfant

naturel reconnu.

- Je ne savais pas cela du tout.

- N'en sois pas surpris; quand la loi s'occupe des enfants naturels, adultérins ou incestueux, elle est pleine
d'obscurité, de lacunes, de trous ou de traquenards au milieu desquels ceux dont c'est le métier

d'interpréter le Code ont souvent bien du mal à se débrouiller. Donc, selon moi, ton frère, faisant son

testament, renonçait à reconnaître le capitaine pour son fils.

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