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Hector Malot - Anie

le condamnaient à se croiser les bras. C'est ainsi que toutes ses vignes sont perdues, et que celles qui
n'ont point été arrachées, n'ayant reçu aucune façon depuis longtemps, sont devenues des touyas

où ne poussent que des mauvaises herbes et des broussailles. Vois-tu maintenant la situation et

comprends-tu la force de ses griefs?

- Hélas!

- Comme, malgré tout, il ne pouvait pas, avec ses revenus, rester toujours dans la gêne, il arriva un
moment où les économies qu'il faisait quand même lui permirent de rembourser et la somme qu'il avait

garantie pour toi et celle qu'il avait empruntée pour payer sa dette de jeu. J'attendais ce moment avec une

certaine confiance, espérant que, quand ton souvenir ne serait plus rappelé à ton frère par des échéances,

un rapprochement se produirait; comme il n'aurait plus de griefs contre toi, votre vieille amitié renaîtrait;

et je crois encore qu'il en eût été ainsi, si Gaston, isolé, n'avait pu trouver d'affection que de ton côté et du

côté de ta fille; mais alors, précisément, quelqu'un se plaça entre vous qui empêcha ce retour: ce

quelqu'un, c'est le Capitaine Valentin Sixte. Je t'avais dit que j'arriverais à lui, nous y sommes.

- Je t'écoute.

- Le capitaine est-il ou n'est-il pas le fils de ton frère? c'est la question que je me pose encore, bien que
pour tout le monde, à peu près, elle soit résolue dans le sens de l'affirmative; mais, comme elle ne l'était

pas pour Gaston, qui devait avoir cependant sur ce point des clartés qui nous manquent, et des raisons

pour croire à sa paternité, tu me permettras de rester dans le doute. D'ailleurs tu en sais peut-être autant

que moi là-dessus, puisqu'à la naissance de l'enfant, tu étais dans les meilleurs termes avec ton frère.

- Il ne m'a rien dit alors de mademoiselle Dufourcq; et plus tard je n'en ai appris que ce que tout le monde
disait; deux ou trois fois j'ai essayé d'en parler à Gaston, qui détourna la conversation comme si elle lui

était pénible.

- Elle l'était, en effet, pour lui, par cela même qu'elle le ramenait à un doute qui jusqu'à sa mort l'a
tourmenté, et même plus que tourmenté, angoissé, désespéré. C'est il y a trente-et-un ans que Gaston fit

la connaissance des demoiselles Dufourcq qui demeuraient à deux kilomètres environ de Peyrehorade au

haut de la côte, à l'endroit où la route de Dax arrive sur le plateau. Là se trouvait autrefois une auberge

tenue par le père et la mère Dufourcq; à la mort de leurs parents, les deux filles, qui étaient intelligentes

et qui avaient reçu une certaine instruction, eurent le flair de comprendre le parti qu'elles pouvaient tirer

de leur héritage en transformant l'auberge en une maison de location pour les malades qui voudraient

jouir du climat de Pau, en pleine campagne et non dans une ville. Tu connais l'endroit.

- Je me rappelle même la vieille auberge.

- Tu vois donc que la situation est excellente, avec une étendue de vue superbe; ce fut ce qui attira les
étrangers, et aussi la transformation que ces deux filles avisées firent subir à la vieille auberge, devenue

par elles une maison confortable avec bon mobilier, jardins agréables, cuisine excellente, et le reste. De

l'une de ces filles, l'aînée, Clotilde, il n'y a rien à dire, c'était une personne qui ne se faisait pas remarquer

et ne s'occupait que de sa maison; de la jeune Léontine il y a beaucoup à dire, au contraire: jolie,

coquette, mais jolie d'une beauté à faire sensation, et coquette à ne repousser aucun hommage. Ton frère

la connut en allant voir un de ses amis établi chez les soeurs Dufourcq pour soigner sa femme poitrinaire,

et il devint amoureux d'elle. Tu penses bien qu'une fille de ce caractère n'allait pas tenir à distance un

homme tel que M. de Saint-Christeau. Quelle gloire pour elle de le compter parmi ses soupirants! Ils

s'aimèrent; tous les deux jours Gaston faisait trente kilomètres pour aller prendre des nouvelles de la

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