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Hector Malot - Anie

terre forte, y font pousser une vigoureuse végétation; dans les prairies l'herbe monte jusqu'au ventre du
bétail; sur les collines, dans les touyas que les paysans routiniers s'obstinent à conserver en

landes, les ajoncs, les bruyères et les fougères dépassent la tête des hommes; le long des chemins les

haies sont épaisses et hautes.

De profondes ornières pleines d'eau coupaient celui qu'il avait pris, mais trop large de moitié, il offrait de
chaque côté des tapis herbus qu'on pouvait suivre. De ce gazon, le printemps avait fait un jardin fleuri

jusqu'au pied des haies où pâquerettes, primevères et renoncules se mêlaient aux scolopendres et aux

tiges rousses de la fougère royale qui, au bord des petites mares et dans les fonds tourbeux, commençait

déjà à pousser des jets vigoureux.

Quelle fête pour ses yeux que cette éclosion du printemps, si superbe dans cette humilité de petites
plantes mouillées de rosée, et combien le léger parfum que dégageait leur floraison évoquait en lui de

souvenirs restés vivants!

Ce fut en égrenant le chapelet de ces souvenirs qu'il continua son chemin jusqu'au haut de la montée.
Déjà une fois il l'avait vu aussi fleuri dans une matinée pareille à celle-ci et il lui était resté dans les yeux

tel qu'il le retrouvait.

A la suite d'une épidémie on avait licencié le collège, et le train venant de Pau les avait descendus à
Puyoo à cette même heure, son frère et lui. Comme on n'était pas prévenu de leur retour, personne ne les

attendait à la gare, et, au lieu de louer une voiture, ils s'étaient fait une joie de s'en aller bride abattue à

travers champs pour surprendre leur père. Que de changements cependant, tandis que tout restait

immuable dans ce coin de campagne, que de tristesses: son père, son frère morts, lui debout encore, mais

secoué si violemment que c'était miracle qu'il n'eut pas le premier disparu. Combien à sa place se fussent

abandonnés, et certainement il eût cédé aussi à la désespérance s'il n'avait pas lutté pour les siens. Le

secours qui lui venait d'eux l'avait jusqu'au bout soutenu: un sourire, une caresse, un mot de sa fille, son

regard, la musique de sa voix.

Au haut de la colline il s'arrêta, et, posant sa valise au pied d'un arbre, il s'assit sur le tronc d'un
châtaignier qui attendait, couché dans l'herbe, que les chemins fussent assez durcis pour qu'on pût le

descendre à la scierie.

De ce point culminant qu'un abatage fait dans les bois avait dénudé, la vue s'étendait libre sur les deux
vallées, celle du Gave de Pau qu'il venait de quitter aussi bien que sur celle du Gave d'Oloron où il allait

descendre, et au-delà, par-dessus leurs villages, leurs prairies et leurs champs, sur un pays immense, de la

chaîne des Pyrénées couronnée de neige aux plaines sombres des Landes qui se perdaient dans l'horizon.

Comme il n'avait pas mis plus d'une heure à la montée et qu'il ne lui faudrait que quarante ou cinquante
minutes pour la descente, il pouvait, sans crainte de retard, se donner la satisfaction de rester là un

moment à se reposer, en regardant le panorama étalé devant lui.

Tandis que la base des montagnes était encore noyée dans des vapeurs confuses, les sommets neigeux,
frappés par le soleil, se découpaient assez nettement pour qu'il pût les reconnaître tous, depuis le pic

d'Anie, qui avait donné son nom à sa fille, comme à toutes les aînées de la famille, jusqu'à la Rhune, dont

le pied trempe dans la mer à Saint-Jean-de-Luz. En temps ordinaire il se serait amusé à distinguer chaque

pic, chaque col, chaque passage, en se rappelant ses excursions et ses chasses; mais, en ce moment, ce

qui le touchait plus que la chaîne des Pyrénées, si pleine de souvenirs et d'émotions qu'elle fût pour lui,

c'était le village natal; aussi, quittant les croupes vertes qui de la montagne s'abaissent vers la plaine,

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