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Hector Malot - Anie

une certaine solidité bien éloignée cependant de l'indestructibilité du noir d'aniline, les autres couleurs
étaient d'une extrême fugacité.

Cette chute terrible n'avait pas écrasé Sauval, et même elle ne l'avait nullement ébranlé; à l'émoi de
Barincq il s'était contenté de répondre qu'il fallait rester calme parce qu'il voyait clair. Cette déception

n'était rien. Il allait se mettre au travail comme il le devait, puisqu'il s'était engagé à faire profiter la

fabrique de tous les développements et de toutes les améliorations que ses brevets pouvaient recevoir de

ses recherches scientifiques, et avant peu ce léger accroc serait réparé. Il voyait clair. En attendant il n'y

avait qu'à continuer la fabrication des anciens produits. Cela sauvait la situation et démontrait combien il

avait été sage de faire acheter cette vieille usine au lieu d'en créer une nouvelle qui n'eût pas eu de

clientèle.

Ce qu'il avait été surtout, c'était avisé pour ses intérêts, puisque, sur la vente des produits fabriqués
d'après les anciens procédés, il touchait sa redevance: un peu de patience, ce n'était plus maintenant

qu'une affaire de temps; le succès était certain; encore quelques jours, encore un seul.

Le temps avait marché sans que les couleurs qui devaient bouleverser l'industrie devinssent plus solides;
on vendait du rouge; personne n'achetait du ponceau, du bleu, du vert, du jaune; et, pendant que les

perfectionnements annoncés se faisaient attendre, la fabrique de produits chimiques exécutant son

marché continuait à livrer chaque jour les matières nécessaires à la fabrication des nouvelles couleurs...

qu'on ne fabriquait pas, par cette raison qu'on ne trouvait pas à les vendre.

La foi que le maître avait inspirée à l'élève s'était ébranlée: à payer la redevance de dix pour cent, le plus
clair des bénéfices réalisés sur la fabrication par les anciens procédés s'en allait dans la caisse de Sauval,

et prendre chaque jour livraison de dix mille kilogrammes de produits chimiques qu'il fallait revendre à

perte, ou même jeter à l'égout quand on ne trouvait pas à les vendre, conduisait à une ruine aussi certaine

que rapide.

Cependant Sauval, qui continuait à rester calme dans son stoïcisme scientifique, et à voir très clair,
poursuivait ses recherches en répétant son même mot:

- Patience! encore un jour.

Ce jour écoulé, il en prenait un autre, puis un autre encore.

En réponse à ces demandes du maître, l'élève en avait formulé deux à son tour: ne plus payer la
redevance; résilier le marché de la fourniture des produits chimiques. Mais le maître n'avait rien voulu

entendre: puisqu'il donnait son temps et sa science, la redevance lui était due; puisqu'un marché avait été

conclu, il devait être exécuté; s'il ne connaissait rien aux affaires commerciales, il savait cependant,

comme tout galant homme, qu'on ne revient pas sur un engagement pris.

C'était beaucoup pour échapper aux procès, dont il avait l'horreur, que Barincq avait accepté les
propositions de Sauval, qui semblaient devoir lui offrir une sécurité absolue; cependant devant ce double

refus il avait fallu se résoudre à plaider de nouveau; une fille lui était née, il ne pouvait pas la laisser

ruiner, pas plus qu'il ne devait laisser dévorer la fortune de sa femme déjà gravement compromise. Il

avait donc demandé aux tribunaux la nomination d'experts qui auraient à examiner si les procédés de

Sauval étaient susceptibles d'une application industrielle; à constater que si dans le laboratoire ils

donnaient des résultats superbes, dans la pratique ils n'en donnaient d'aucune sorte; enfin à reconnaître

qu'ils ne reposaient pas sur une base sérieuse et que ce qu'il avait vendu était le néant même.

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