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Hector Malot - Anie

d'être un savant, fils et petit-fils de savant, j'étais un industriel, si, au lieu d'être enchaîné par ma situation,
j'étais libre, quelle fortune je ferais! Tandis que je vais me laisser rouler, et finalement dépouiller par des

coquins qui se moqueront de moi. Que n'ai-je un gendre dans l'industrie! Il y a des moments où, pensant

à l'avenir de mes filles, je me demande si je ne manque pas à mes devoirs de père en ne me démettant pas

de toutes mes fonctions pour exploiter moi-même mes brevets.

Ainsi engagé, l'entretien était vite arrivé à une proposition pratique.

Au lieu de se démettre de ses fonctions, Sauval cédait ses brevets à Barincq, qui avait à ses yeux le grand
mérite de n'être point un commerçant de profession, c'est-à-dire un exploiteur et lui inspirait toute

confiance; par ce moyen, il assurait la fortune de ses filles, et, d'autre part, il faisait celle d'un brave

garçon pour qui il avait autant de sympathie que d'estime. Cette cession il la consentait aux conditions les

plus douces: quatre cent mille francs pour le prix des brevets, et en plus, pendant leur durée, une

redevance de dix pour cent sur le montant brut de toutes les ventes des produits fabriqués; comme ce

qu'on vendrait cent cinquante ou deux cents francs le kilogramme ne coûterait pas plus de trois ou quatre

francs à fabriquer, il était facile dès maintenant de calculer les bénéfices.

Barincq ne pouvait pas ne pas se laisser éblouir par une affaire ainsi présentée, pas plus qu'il ne pouvait
pas ne pas se laisser toucher au coeur par l'amitié dont son maître lui donnait une si grande preuve; enfin,

découragé par ses déboires, il ne pouvait pas non plus ne pas reconnaître que ce serait folie de s'obstiner

dans ses rêves creux, au lieu d'accepter ces propositions généreuses.

Il est vrai que pour les accepter il fallait pouvoir exécuter les conditions sous lesquelles elles étaient
faites, et ce n'était pas son cas: de son père, il avait reçu environ deux cent mille francs et c'était son seul

capital, car les grosses sommes que ses inventions lui avaient rapportées jusqu'à ce jour avaient été

dévorées par ses expériences ou englouties dans ses procès: comment, avec ces deux cent mille francs,

payer les brevets et faire les fonds pour établir une usine de fabrication?

Ce qui était une difficulté, une impossibilité pour lui, n'était rien pour Sauval. Des spéculateurs trouvés
par lui achetèrent les brevets de Barincq, bon marché, il est vrai, trop bon marché, beaucoup au-dessous

de leur valeur réelle, c'était lui-même qui le disait, mais ils payeraient comptant, ce qui était à considérer.

En même temps il le marierait à une orpheline qui apporterait une dot de quatre cent mille francs en

argent. De plus, il lui ferait vendre dans les conditions les plus favorables une fabrique de matières

colorantes établie depuis longtemps, de telle sorte que tout en organisant la fabrication des produits créés

par ses procédés, on continuerait celle des anciens qui ne seraient pas remplacés par les nouveaux; il

donnerait son concours à cette fabrication, et, pour l'en payer, sa redevance de dix pour cent s'étendrait à

toutes les ventes que ferait l'usine. Enfin il obtiendrait d'une fabrique de produits chimiques, dans

laquelle il était intéressé, un marché par lequel cette fabrique s'engagerait à livrer, pendant dix ans, à un

prix très au-dessous du cours, toutes les matières nécessaires à la production des nouvelles couleurs.

C'était le propre de Sauval de mener rondement tout ce qu'il entreprenait; ce qui tenait, disait-il, à ce que,
n'entendant rien aux affaires, il ne se noyait pas dans les détails. En trois mois les brevets de Barincq

furent vendus, ses procès abandonnés, son mariage fut fait, l'usine fut achetée et l'on se trouva en état de

marcher; l'industrie de la teinture, chauffée par les articles des journaux que Sauval inspirait quand il ne

les dictait pas, était dans l'attente de la révolution annoncée.

On marcha, en effet, mais, chose extraordinaire, les expériences si concluantes, si admirables dans le
laboratoire de Sauval, ne donnèrent pas industriellement les résultats attendus: si les rouges présentaient

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