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Hector Malot - Anie

Avec une origine autre que la sienne, il en eût été probablement ainsi, et comme ils n'étaient que deux
enfants, ils se fussent trouvés assez riches, la fortune paternelle également partagée entre eux, pour mener

cette existence chacun de son côté: l'aîné sur la terre patrimoniale, le jeune dans quelque château voisin.

Mais, bien que sa famille fut fixée en Béarn depuis assez longtemps déjà, elle était originaire du pays

Basque, et comme telle fidèle aux usages de ce pays où le droit d'aînesse est toujours assez puissant pour

qu'on voie communément les puînés ne pas se marier afin que la branche aînée s'enrichisse par

l'extinction des autres.

Élevés dans ces principes ils s'étaient habitués à l'idée que l'aîné continuerait le père, avec la fortune du
père, dans le château du père, et que le cadet ferait son chemin dans le monde comme il pourrait cela était

si naturel pour eux, si légitime, que ni l'un ni l'autre, le dépouillé pas plus que l'avantagé, n'avait pensé à

s'en étonner. A la vérité ils savaient qu'une loi, qui est le Code civil prohibe ses arrangements, mais cette

loi bonne pour les gens du nord, n'avait aucune valeur dans le pays basque; et Basques ils étaient, non

Normands ou Bourguignons.

D'ailleurs, cette perspective de vie laborieuse n'avait rien pour effrayer le cadet, ou contrarier ses goûts
qui dès l'enfance s'étaient affirmés tout différents de ceux de son aîné. Tandis que pour celui-là rien

n'existait en dehors des chevaux, de la chasse, de la pêche, lui était capable de travail d'esprit et même de

travail manuel; s'il aimait aussi la chasse et la pêche, elles ne le prenaient pourtant pas tout entier; il lisait,

dessinait, faisait de la musique; au collège de Pau il couvrait ses livres, ses cahiers et les murailles de

bonshommes, à Ourteau pendant les vacances il construisait des mécaniques ou des outils qui par leur

ingéniosité émerveillaient son père, son frère, aussi bien que les gens du village qui les voyaient.

N'était-ce pas là l'indice d'une vocation? Pourquoi n'utiliserait-il pas les dispositions dont la nature l'avait
doué?

A quinze ans pendant les grandes vacances, tout seul, c'est-à-dire sans les conseils d'un homme du métier
et en se faisant aider seulement par le maréchal-ferrant du village il avait construit une petite machine à

vapeur qui, pour ne pouvoir rendre aucun service pratique n'en était pas moins très ingénieuse et révélait

des aptitudes pour la mécanique. Il est vrai qu'elle coûtait vingt ou trente fois plus cher qu'une du même

genre construite par un mécanicien de profession; mais à cela quoi d'étonnant, c'était un apprentissage.

Il est assez rare que l'esprit de recherches et de découvertes se spécialise: inventeur, on l'est pour tout, les
petites comme les grandes choses, on l'est spontanément, en quelque sorte sans le vouloir, et cela est vrai

surtout quand dès la jeunesse on n'a pas été rigoureusement enfermé dans des études délimitées.

Il en avait été ainsi pour lui. Au lieu de le diriger son père l'avait laissé libre; et puisqu'il paraissait
également bien doué pour le dessin, la mécanique, la musique, qu'importait qu'il étudiât ceci plutôt que

cela? Plus tard il choisirait le chemin qui lui plairait le mieux, il n'y avait pas de doute qu'avec des

aptitudes comme les siennes, il ne trouvât au bout la fortune et peut-être même la gloire.

Sans études préalables qui l'eussent guidé, sans relations qui l'eussent soutenu, sans camaraderies
officielles qui l'eussent poussé, après des années de luttes, de déceptions, d'efforts inutiles, de fièvre, de

procès, c'était la ruine qu'il avait trouvée.

Cependant ses débuts avaient été heureux; pendant ses premières années à Paris, tout ce qu'il avait essayé
lui avait réussi, et quelques-unes de ses inventions simplement pratiques, sans aucunes visées à la

science, avaient eu assez de vogue pour qu'il pût croire qu'elles lui constitueraient de jolis revenus tant

que durerait la validité de ses brevets.

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