bibliotheq.net - littérature française
 

Hector Malot - Anie

- Tu as éprouvé quelque déception?

Elle hésita un moment, non parce qu'elle ne comprenait pas à quelle déception son père faisait allusion,
mais parce qu'elle avait une certaine honte à répondre.

- J'ai été demandée en mariage plus de dix fois depuis hier soir, dit-elle enfin avec un demi-sourire.

- Eh bien?

- Eh bien, sais-tu à qui ces demandes s'adressaient?

- A toi, bien sûr.

- A moi ta fille, non; à moi l'héritière de mon oncle, oui; sur une parole de maman, mal entendue ou mal
comprise, on s'est imaginé que la fortune de mon oncle allait nous revenir, et chacun a voulu prendre

rang.

- Et si ce qu'on s'est imaginé se réalisait?

- As-tu des raisons pour le croire?

- Le croire, non; l'espérer, oui: car je ne peux pas admettre que Gaston, malgré notre rupture, ne t'ait rien
laissé par son testament, toi, sa nièce, contre qui il n'avait aucun grief.

- Mais s'il n'a pas fait de testament?

- Alors ce ne serait pas une part quelconque de sa fortune qui te reviendrait, ce serait de cette fortune
entière que nous hériterions.

Que cela soit, je te promets que je n'épouserai aucun de mes prétendants de cette nuit: les vilains
bonshommes, hypocrites et plats.

VI

En entrant dans la gare d'Orléans, après une course d'une heure et demie faite à pied, sa petite valise à la
main, il vit le rapide de Bordeaux partir devant lui.

Autrefois, quand de Paris il retournait au pays natal, c'était ce train qu'il prenait toujours; une voiture
l'attendait à la gare de Puyoo, et de là le portait rapidement à Ourteau où il arrivait assez à temps encore

pour passer une bonne nuit dans son lit.

Maintenant au lieu du rapide, l'omnibus; au lieu d'un confortable compartiment de première, les planches
d'un wagon de troisième; au lieu d'une voiture en descendant du train, les jambes.

Son temps heureux avait été celui de la jeunesse, le dur était celui de la vieillesse; la ruine avait fait ce
changement.

Il eût pu lui aussi mener la vie tranquille du gentilhomme campagnard, sans souci dans son château,
honoré de ses voisins, cultivant ses terres, élevant ses bêtes, soignant son vin, car il aimait comme son

frère les travaux des champs, et même plus que lui, en ce sens au moins qu'à cette disposition se mêlait

un besoin d'améliorations qui n'avait jamais tourmenté son aîné, plus homme de tradition que de science

et de progrès.

< page précédente | 30 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.