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Hector Malot - Anie

Puis, après ceux-là, c'est l'heure de ceux qui, pour la première fois, tournent le bouton de l'office;
vaguement ils savent que les brevets ou les marques de fabrique doivent protéger leur invention, ou

assurer ainsi la propriété de ses produits; et ils viennent pour qu'on éclaire leur ignorance. Que faut-il

faire? Ils ont toutes les confiances, toutes les audaces, portés qu'ils sont sur les ailes de la fortune ou de la

gloire. Ne sont-ils pas sûrs de révolutionner le monde avec leur invention, qui va les enrichir, en même

temps qu'elle enrichira tous ceux qui y toucheront? Et les millions roulent, montent, s'entassent,

éblouissants, vertigineux.

- S'il faut prendre un brevet en Angleterre? dit M. Chaberton répondant à leurs questions; non seulement
en Angleterre, mais aussi en Italie, en Espagne, en Allemagne, en Europe, en Asie, en Amérique, partout

où la législation protectrice des brevets a pénétré. Sans doute la dépense peut être gênante, alors surtout

qu'on s'est épuisé dans de coûteux essais; mais ce n'est pas quand on touche au succès qu'on va le laisser

échapper.

Et, sortant de son cabinet, M. Chaberton amène lui-même dans ses bureaux ce nouveau client pour le
confier à celui des employés qui guidera ses pas dans la voie de la prise et de l'exploitation d'un brevet.

- Voyez Mr Barincq! Voyez Mr Spring! Voyez Mr Jugu.

Et le client admis dans la cage de celui à qui on le confie s'intéresse, ravi, à voir Mr Barincq, le
dessinateur de l'office, traduire sur le papier les idées plus ou moins vagues qu'il lui explique, ou Mr

Spring préparer devant lui les pièces si importantes des patentes anglaises; car, dans l'Office

cosmopolitain
, on opère sous l'oeil du client; c'est même là une des spécialités de la maison, grâce à
Mr Spring qui écrit avec une égale facilité le français, l'anglais, l'allemand, l'italien, l'espagnol, ayant

roulé par tous les pays avant de venir échouer boulevard Bonne-Nouvelle; et aussi, grâce à Mr Barincq

qui sait en quelques coups de crayon bâtir un rapide croquis.

Après une journée bien remplie qui n'avait guère permis aux employés de respirer, les bureaux
commençaient à se vider; il était six heures vingt-cinq minutes, et les clients qui tenaient à voir Mr

Chaberton lui-même savaient par expérience que, quand la demie sonnerait, il sortirait de son cabinet,

sans qu'aucune considération pût le retenir une minute de plus, ayant à prendre au passage l'omnibus du

chemin de fer pour s'en aller à Champigny, où, hiver comme été, il habite une vaste propriété dans

laquelle s'engloutit le plus gros de ses bénéfices.

Bien que la besogne du jour fût partout achevée, et que Barnabé fût déjà revenu de la poste où il avait été
porter le courrier, les employés, derrière leurs grillages, paraissaient tous appliqués au travail: le patron

allait passer en jetant de chaque côté des regards circulaires, et il ne fallait pas qu'il pût s'imaginer qu'on

ne ferait rien après son départ.

Quand le coup de la demie frappa, il ouvrit la porte de son cabinet, et apparut coiffé d'un chapeau rond,
portant sur le bras un pardessus dont la boutonnière était décorée d'une rosette multicolore, sa canne à la

main; un client misérablement vêtu le suivait et le suppliait.

- Barnabé, guettez l'omnibus, dit M. Chaberton.

- C'est ce que je fais, monsieur.

En effet, posté dans l'embrasure d'une fenêtre, le garçon de bureau ne quittait pas des yeux la chaussée,
qu'il découvrait au loin jusqu'à la descente du boulevard Montmartre, son regard passant librement à

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