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Hector Malot - Anie
lui fallait que peu de linge; une chemise, des mouchoirs, une cravate blanche; mais il lui fut difficile de trouver une chemise à peu près mettable, et encore dut-il recoudre tous les boutons de celle sur laquelle son choix s'arrêta. Heureusement son habit, son gilet et son pantalon avaient été réparés en vue de la soirée, ils seraient décents pour conduire le deuil: il n'entrerait point en misérable dans la vieille église où, en son enfance, il occupait près de son père et de son frère la place d'honneur, et n'aurait point à rougir de sa pauvreté sous les regards curieux de ses amis de jeunesse.
C'est dans le monde où les bals se suivent et s'enchaînent qu'on arrive tard et qu'on part tôt; dans celui où les occasions de s'amuser ne reviennent pas tous les soirs, on profite gloutonnement de celles qui se présentent, on arrive de bonne heure et l'on ne s'en va plus. Il en fut ainsi pour les invités de madame Barincq; quand le soleil se leva ils dansaient encore; il fallut pour les chasser le froid et la dure lumière du matin qui ne respecte rien; d'ailleurs, la faim se faisait sentir plus encore que la fatigue, et depuis deux heures Barnabé, qui avait vidé les bouteilles et les soupières, gratté l'os du jambon, raclé l'assiette au beurre, n'offrait plus que du sirop de groseille noyé d'eau, ce qui était tout à fait insuffisant.
Enfin, à six heures le hall fut vide et le père, la mère et la fille se trouvèrent seuls en face l'un de l'autre, tandis que dans la cuisine Barnabé se préparait à partir.
- Allons nous coucher, dit madame Barincq, nous avons bien gagné quelques heures de bon sommeil.
Barnabé s'approcha de Barincq:
- Je reviens dans un quart d'heure, dit-il discrètement, le temps d'aller et de revenir.
Mais, bien qu'il eût parlé à mi-voix, madame Barincq l'avait entendu.
- Pourquoi Barnabé veut-il revenir? demanda-t-elle à son mari.
Il eût préféré que cette question ne lui fût pas adressée, mais il ne pouvait pas ne pas y répondre; Il dit donc ce qui s'était passé, sa demande, le refus qui l'avait accueillie, l'invention de Barnabé.
Madame Barincq leva au ciel ses mains tremblantes d'indignation.
- Emprunter à un domestique! s'écria-t-elle, il ne manquait plus que ça.
- Barnabé s'est conduit en ami, dit Anie en tâchant d'intervenir.
- Ne vas-tu pas défendre ton père? s'écria madame Barincq; tu ferais bien mieux de lui demander comment il compte rendre cet argent.
Sans attendre que cet appel à l'intervention de sa fille eût produit un effet, elle se tourna vers son mari:
- Et quand veux-tu partir? demanda-t-elle.
- A 9 heures 30.
- Ce matin?
- Je n'ai que juste le temps pour arriver demain à l'heure de l'enterrement.
- Et tu nous laisses au milieu de ce désordre, sans personne pour nous aider? comment allons-nous nous en tirer? je suis morte de fatigue.
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