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Hector Malot - Anie
Il avait à peine parlé de son frère qu'elle l'arrêta.
- Vraiment, c'était héroïque d'avoir la force de faire danser ses amis en un pareil moment. Quel courage! quelle volonté! Elle l'avait examiné au piano, et, en voyant ses efforts pour se contenir, elle avait eu les larmes aux yeux. Ce n'était certainement pas elle qui, comme certaines personnes, s'étonnerait qu'on pût s'amuser en des circonstances si cruelles.
Ainsi encouragé, il avait sans trop de circonlocutions abordé la question d'argent; alors elle avait montré un vrai chagrin: - Quelle malechance de n'avoir que quelque menue monnaie dans sa bourse! Heureusement cela pouvait se réparer; s'il voulait bien venir chez elle vers midi, elle se serait alors entendue avec son mari, et ils se feraient un plaisir de mettre à sa disposition toutes les sommes dont il pouvait avoir besoin; si elle fixait midi, c'est que son mari, souffrant, ne se levait qu'après onze heures et demie.
Comme il avait eu soin de dire qu'il partait à neuf heures du matin, la défaite était assez claire pour qu'il ne pût pas insister; il avait remercié, et, le chocolat avalé, il l'avait ramenée dans le salon, se demandant à qui, maintenant, s'adresser.
Il tournait et retournait cette question les yeux perdus dans le vague; quand Barnabé, qui circulait de groupe en groupe son plateau à la main, lui fit un signe pour le prier de venir dans la cuisine; il le suivit.
L'embarras de Barnabé était si manifeste, qu'il craignit quelque accident.
- Qu'est-ce qui vous manque? Avez-vous cassé quelque chose?
- La grande carafe, mais ce n'est pas de ça qu'il s'agit.
- Alors?
- Voilà la chose: par ce que j'ai entendu, sans écouter, il paraîtrait que vous êtes dans les arias pour votre voyage. Si ce n'est que ça, je peux mettre demain matin deux cents francs à votre disposition, et avec plaisir, monsieur Barincq, croyez-le; quand tout le monde sera parti, j'irai les chercher et vous les apporterai.
Les larmes lui montèrent aux yeux; avant qu'il eût dominé son émotion, Barnabé s'était sauvé son plateau à la main.
Quand il reprit sa place au piano, ceux des invités qui s'étaient étonnés qu'il pût si bien les faire danser se dirent que, décidément, la joie d'hériter était scandaleuse: on pleure son frère, que diable! ou tout au moins les convenances exigent qu'on ne se réjouisse pas publiquement de sa mort.
Maintenant il n'avait plus qu'un souci: faire sa valise à temps pour ne pas manquer le train de neuf heures, car il ne pouvait pas compter sur sa femme qui, morte de fatigue quand les derniers danseurs partiraient au soleil levant, n'aurait plus de forces que pour se mettre au lit.
Vers trois heures du matin on voulut bien encore le remplacer, et il monta à son cabinet où, après avoir retiré habit et gilet, il atteignit une vieille valise en cuir, qui ne lui avait pas servi depuis quinze ans. En quel état allait-il la trouver? Elle était bien poussiéreuse, durcie, une courroie manquait, la clef était perdue; mais enfin elle pouvait encore aller tant bien que mal.
Comme il ne devait rester à Ourteau que le temps strictement nécessaire à l'enterrement de son frère, il ne
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