bibliotheq.net - littérature française
 

Hector Malot - Anie

talent; cela serait compris de tous; rien n'est à négliger au début d'une carrière d'artiste.

Bien que Florent ne fût pas d'âge à ne pas danser, c'était la première fois qu'elle le voyait faire une
invitation, et cette insistance chez un homme rogue, qui partout pontifiait, avait de quoi la surprendre. Il

l'avait à peine quittée, que d'autres danseurs s'étaient empressés autour d'elle; jamais elle n'avait eu pareil

succès; était-ce donc à l'originalité de sa toilette qu'elle le devait?

Mais sa conversation avec Florent pendant le quadrille lui montra que sa robe en papier n'était pour rien
dans l'amabilité subite du critique.

- Vous avez dû me trouver bien sévère tout à l'heure, dit-il d'un ton gracieux qu'elle ne lui connaissait
pas.

- Juste, simplement.

- Je me demande si le besoin de justice qui est en moi ne m'a pas entraîné précisément dans l'injustice; je
n'ai parlé que de ce que j'avais sous les yeux et évidemment il y a en vous autre chose que cela; cet autre

chose, j'aurais dû le dégager.

Ils furent séparés pour un moment.

- Ce qui vous a manqué jusqu'à présent, dit-il lorsqu'il fut revenu à elle, c'est une direction ferme qui vous
arrache aux contradictions de vos divers professeurs. Avec cette direction, je suis certain que vous ne

tarderez pas à vous faire une belle place; il y a en vous assez de qualités pour cela.

Comme elle le regardait, surprise:

- C'est sérieusement que je parle, dit-il, sincèrement.

- Où la trouver, cette direction? demanda-t-elle.

- Qui ne serait heureux de mettre son savoir au service d'une organisation telle que la vôtre? Ce serait un
mariage comme un autre. Au reste, nous en reparlerons si vous le voulez bien.

Le quadrille était fini; il la ramena à sa place, et la salua avec toutes les marques d'une déférence
stupéfiante pour ceux qui la remarquèrent.

Que signifiait ce langage extraordinaire et cette attitude inexplicable chez un homme de ce caractère?
Elle n'avait pas encore trouvé de réponses satisfaisantes, quand son danseur vint la prendre pour la polka

qui suivait le quadrille.

Celui-là appartenait à un genre opposé à celui de Florent; aussi aimable, aussi insinuant, aussi souriant
que le critique était rogue et hargneux. Dans le monde où allait Anie, plus d'une jeune fille aurait bien

voulu, et avait même tenté de se faire épouser par lui, mais aucune n'avait persévéré, car toutes avaient

vite reconnu que s'il était d'une abondance intarissable tant qu'on restait dans le domaine du sentiment, il

devenait instantanément sourd et muet dès qu'on menaçait de glisser dans celui des choses sérieuses:

offrir son coeur, tant qu'on voulait, sa main, jamais; et, si on le poussait, il expliquait franchement qu'on

ne peut pas raisonnablement penser au mariage, quand on n'est qu'un petit employé de la ville.

Après quelques tours de polka, il amena Anie dans le hall, et là s'arrêtant:

- Excusez-moi d'être préoccupé ce soir, dit-il, j'ai reçu de mauvaises nouvelles de mes parents.

< page précédente | 24 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.