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Hector Malot - Anie
- Dix, vingt, ceux que je connais, et surtout ceux que je ne connais pas, mais sans rien de précis, bien entendu. Juliette doit amener des amis de son frère et ceux-ci des camarades de bureau. Employés des finances, employés de la Ville, c'est en eux que j'espère; plusieurs qui écrivent dans les journaux se feront une position plus tard; pour le moment leurs ambitions sont modestes et dans le nombre il peut s'en rencontrer, je ne dis pas beaucoup, mais un me suffit, qui comprenne qu'une femme intelligente sans le sou est quelquefois moins chère pour un mari qu'une autre qui aurait des goûts et des besoins en rapport avec sa dot. Si je trouve celui-là, s'il ne me répugne pas trop, s'il apprécie à sa juste valeur ma robe en papier... si... si... mon mariage est fait: tu vois donc qu'avec toutes ces conditions il ne l'est pas encore.
Tout cela avait été dit avec un enjouement voulu qui pouvait tromper un indifférent, mais non un père; aussi l'écoutait-il ému et angoissé, sans penser à manger, ne la quittant pas des yeux, cherchant à lire en elle et à apprécier la gravité de l'état que ces paroles lui révélaient.
Madame Barincq en descendant de sa chambre les interrompit:
- Comment! s'écria-t-elle en trouvant son mari attablé, tu n'as pas encore fini! et toi, Anie, tu bavardes avec ton père au lieu de le presser de manger.
- J'ai fini, dit il en s'emplissant la bouche.
- Eh bien, range ton assiette, que Barnabé trouve tout en ordre, et va t'habiller, tu ne seras jamais prêt; n'entre pas dans la chambre, ta chemise et tes vêtements sont dans le débarras.
- Je te nouerai ta cravate, dit Anie.
- Est-ce que tu crois que je n'ai pas le temps de fumer une pipe? demanda-t-il en s'adressant à sa femme.
- Il ne manquerait plus que ça.
- Dans le jardin?
- Devant la colère de sa mère, Anie intervint.
- On peut arriver d'un moment à l'autre, dit-elle.
- Alors je vais m'habiller.
- Il y a longtemps que cela devrait être fait, dit madame Barincq.
A ce moment on entendit un bruit de pas lourds, écrasant le gravier du chemin, et Barnabé parut sur le seuil du hall, tenant à la main un papier bleu.
- Une dépêche qui vient d'arriver, et que la concierge m'a remise pour vous, monsieur Barincq, dit-il.
Mais ce fut madame Barincq qui la prit et l'ouvrit.
- Qui nous manque de parole? demanda Anie.
- Ce n'est pas d'un invité, dit madame Barincq après un moment de silence.
- Alors?
Au lieu de répondre à sa fille, elle se tourna vers son mari.
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