bibliotheq.net - littérature française
 

Hector Malot - Anie

Et, en arrivant dans leur chambre, en quelques mots rapides il dit ce qui s'était passé chez d'Arjuzanx, sa
perte, le chiffre de cette perte.

A mesure qu'il parlait il vit l'expression d'angoisse qui contractait le visage de sa femme, relevait ses
sourcils, découvrait ses dents, s'effacer; il n'avait pas fini qu'elle se jeta sur lui et l'embrassa

passionnément.

- Et c'est pour cela que tu m'as fait cette peur affreuse! s'écria-t-elle.

- N'est-ce rien?

- Qu'importe!

- Il faut payer.

- Eh bien, tu paieras; ne peux-tu pas prendre soixante-cinq mille francs sur ta fortune sans que ce soit une
catastrophe?

A son tour, sa physionomie sombre se rasséréna:

- Alors, il n'y a donc qu'à prendre les soixante-cinq mille francs dans notre caisse, dit-il avec un sourire.

- Il n'y a qu'à les demander à mon père; ce que je ferai dès demain matin.

- Ce que nous ferons, reprit-il; c'est déjà beaucoup que tu sois de moitié dans une démarche dont je
devrais être seul à porter la responsabilité.

Les choses arrangées ainsi, elle pouvait maintenant poser une question qu'elle avait sur les lèvres, et cela
sans qu'il pût voir dans sa demande une intention de reproche ou de blâme:

- Mais comment as-tu perdu cette somme? dit-elle.

- Ah! comment?

Elle hésita une seconde, puis se décidant:

- Tu es donc joueur? dit-elle.

- Je l'ai été à deux périodes de ma vie: à quinze ans au collège, et à vingt ans à Saint-Cyr. A quinze ans,
j'ai, à un certain moment, perdu cent vingt francs contre d'Arjuzanx, en jouant quitte ou double. Tu

imagines quelle somme c'était pour moi qui n'avais que vingt sous qu'on me donnait par semaine, et

quelles émotions j'ai alors éprouvées; heureusement d'Arjuzanx me donnant toujours ma revanche, j'ai

fini par m'acquitter. Plus tard, à Saint-Cyr, j'ai perdu douze cents francs qui pendant longtemps ont pesé

sur ma vie d'un poids terriblement lourd. Depuis, je n'avais pas touché à une carte; et il y a dix ans de

cela. Comment me suis-je laissé entraîner, moi qui n'aime ni le jeu ni les joueurs? Je n'en sais rien. Un

coup de vertige. Et aussi, je dois te le confesser, puisque je ne te cache rien, certaines railleries qui,

adressées à de la Vigne, me parurent passer par-dessus la tête de celui-ci pour frapper sur moi.

- Alors tu as bien fait, dit-elle.

- Peut-être; mais où j'ai eu tort, ç'a été en ne m'arrêtant pas à temps.

- Qui s'arrête à temps?

< page précédente | 144 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.