bibliotheq.net - littérature française
 

Hector Malot - Anie

honnêtement bourgeoise, elle n'eût jamais consenti à accepter pour mari un homme dans les affaires et en
relations commerciales avec son père ou les amis de son père. C'est pourquoi, lorsqu'elle avait hérité de

la fortune de sa mère, elle s'était offert un joli petit lieutenant, qui à une profession décorative et

honorable ajoutait le prestige d'un nom ou plutôt d'une apparence de nom: Ruchot de la Vigne. Le nom il

l'avait reçu de son père, tout petit propriétaire campagnard; l'apparence il la tenait des bons Pères qui

l'avaient élevé. - Comment! Ruchot? lui avaient-ils dit lorsqu'il était entré chez eux; Ruchot tout court! il

faut ajouter quelque chose à cela. Votre père a bien une propriété? - Il a une vigne. - C'est parfait; vous

vous appellerez désormais Ruchot de la Vigne, comme vous avez des camarades qui s'appellent Mouton

du Pré, Jeannot du Gué, Petit de la Mare; ça fait bien sur le palmarès, et plus tard ça sert dans la vie pour

un beau mariage.

En effet, cela lui avait servi à épouser la fille du raffineur de pétrole, qui n'aurait jamais consenti à être
madame Ruchot tout court, et qui était fière de s'entendre annoncer sous le nom de madame de la Vigne.

Il est vrai qu'à la mairie on lui avait impitoyablement coupé le de la Vigne, mais on le lui avait

généreusement donné à l'église; et l'église était pleine, tandis qu'à la mairie il n'y avait personne.

Devenue madame de la Vigne, elle tenait plus que personne à sa noblesse: si son linge, son argenterie,
ses voitures, ses bijoux, n'étaient pas marqués de ses armes, en tout cas étaient-ils agrémentés

d'emblèmes qu'on pouvait prendre pour des armes de loin, et qui pour elles en étaient. S'étant payé un

officier, il semblait qu'elle avait acheté avec lui tout le régiment, et les officiers de la place, y compris le

général. Quand elle disait à son mari: - N'est-ce pas un officier de votre régiment? - elle parlait de

quelqu'un qui lui appartenait et lui devait de la déférence, sinon de la reconnaissance.

Les histoires à ce sujet qui couraient la ville étaient aussi nombreuses que réjouissantes, embellies chaque
jour par les camarades du seigneur de la Vigne, qui s'amusaient autant des prétentions de la femme que

de l'esclavage du mari, véritable caniche en laisse qu'elle promenait sans cesse avec elle, et qui n'avait le

droit ni de faire un pas ni de dire un mot, ni de dépenser un sou, sans en avoir reçu préalablement la

permission.

Anie, qui, elle aussi, épousait un officier pauvre, s'était promis de ne pas tomber dans ces travers et de
veiller à ce que rien en elle ne pût rappeler les exigences de madame de la Vigne, ou évoquer des

comparaisons que leurs positions, à l'une comme à l'autre, ne rendraient que trop faciles. Sans doute, elle

se savait à l'abri de ces prétentions vaniteuses; mais, aimant son mari comme elle l'aimait, saurait-elle

toujours se garder d'exigences matrimoniales auxquelles son coeur épris pourrait trop facilement

l'entraîner?

Pour elle la question avait sa gravité et son inquiétude; aussi, quand Sixte avait prononcé le nom de son
camarade de la Vigne, n'avait-elle pas hésité à répondre: «Il faut accepter.»

V

Quand Sixte arriva chez le baron il était presque en retard, et tous les invités se trouvaient réunis dans le
salon de la villa, dont les fenêtres ouvraient sur la mer; il y avait là quelques propriétaires de la contrée,

des Russes, des Espagnols, et les camarades que d'Arjuzanx lui avait annoncés.

- Je croyais que tu ne viendrais pas, dit l'un d'eux.

- Et pourquoi?

- Lune de miel.

< page précédente | 140 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.