bibliotheq.net - littérature française
 

Hector Malot - Anie

- Pourquoi donc?

Il se retourna vers elle, car bien qu'en arrivant il l'eût embrassée d'un tendre regard, en même temps que
des lèvres, il n'avait vu d'elle que les yeux et le visage sans remarquer la façon dont elle était habillée;

son examen répondit à la question qu'il venait de lui adresser.

Sa robe rose était en papier à fleurs plissé, qu'une ceinture en moire maïs serrait à la taille, et avec une
pareille toilette elle ne pouvait évidemment pas entrer dans l'étroite cuisine où elle n'aurait pas pu se

retourner sans craindre de s'allumer au fourneau.

Ce fut cette pensée qui instantanément frappa l'esprit du père:

- Quelle folie! s'écria-t-il.

- Pourquoi folie?

- Parce que, si tu approches d'une lumière ou du feu, tu es exposée au plus effroyable des dangers.

- Je ne m'en approcherai pas.

- Qui peut savoir!

- Moi.

- Pense-t-on à tout?

- Quand on veut, oui; tu vois bien que je ne te sers pas ton dîner. Sois donc tranquille, et ne t'inquiète que
d'une chose: cela me va-t-il? regarde un peu.

Elle recula jusqu'au milieu du hall, sous la lumière d'un petit lustre hollandais en cuivre dont
l'authenticité égalait celle du coquemar.

- Eh bien? demanda-t-elle; puisqu'il est convenu qu'on portera ce soir des toilettes de fantaisie, en
pouvais-je inventer une plus originale, et, ce qui a bien son importance pour nous, moins chère? tu sais,

pas ruineux le papier à fleurs.

Tout en mangeant sur le coin de la table la tranche de bouilli qu'il avait tirée du fourneau, il regardait par
la porte restée ouverte sa fille campée devant lui, et, bien que ses craintes ne fussent pas chassées, il ne

pouvait pas ne pas reconnaître que cette toilette ne fût vraiment trouvée à souhait pour rendre Anie tout à

fait charmante. Il n'avait certainement pas attendu jusque-là pour se dire qu'elle était la plus jolie fille

qu'il eût vue, mais jamais il n'avait été plus vivement frappé qu'en ce moment par la mobilité ravissante

de sa physionomie, l'éclair de son regard, la caresse de ses grands yeux humides, la finesse de son nez, la

blancheur, la fraîcheur de son teint, la souplesse de sa taille, la légèreté de sa démarche.

Comme elle lisait ce qui se passait en lui, elle se mit à sourire:

- Alors tu ne grondes plus? dit-elle.

- Je le devrais.

- Mais tu ne peux pas. Sois tranquille, et dis-toi qu'aujourd'hui la chance est avec nous. Pouvions-nous
souhaiter une plus belle soirée que celle qu'il fait en ce moment, un ciel plus clair, un temps plus assuré?

< page précédente | 14 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.