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Hector Malot - Anie

tendresse, je dois aussi m'appliquer à te faire une vie à l'abri de toute critique; avec votre camaraderie
militaire, personne plus que vous n'est exposé aux interprétations bizarres; ne devez-vous pas être tous

coulés dans le même moule? Va donc dîner chez M. d'Arjuzanx et amuse-toi bien comme les autres. En

réalité, ce qui m'ennuie le plus, ce n'est pas que tu ailles chez M. d'Arjuzanx, mais c'est que tu sois obligé

de lui rendre ce dîner.

- Il vaut donc mieux ne pas y aller.

- C'est bien difficile.

- Alors?

- Alors j'ai tort, cela est certain; je me le dis, je me le répète; mais j'ai beau faire, je ne peux pas
m'habituer à l'idée que des relations suivies s'établissent entre M. d'Arjuzanx et nous. Si le prétendant m'a

inspiré une répulsion qui a abouti à mon refus, l'homme ne m'est pas moins antipathique.

- As-tu quelque chose à lui reprocher?

- Malheureusement non; sans quoi ce serait fini.

- D'Arjuzanx est fier et susceptible; si tu le tiens à distance, il n'insistera pas.

- Le rôle est aimable.

- Dans ma position il m'est bien difficile de le prendre, j'aurais trop l'air d'un jaloux.

- Un jaloux triomphant. Enfin, vas-y pour cette fois. Nous aviserons plus tard. Car je t'assure que mes
sentiments à son égard ne changeront pas; et je n'imagine rien de plus pénible que des relations avec qui

n'inspire pas sympathie et confiance. Quand je vous vois si différents l'un de l'autre, je me demande

comment vous avez pu vous lier d'amitié au collège.

Bien qu'il fût trop épris de sa femme pour sentir autrement qu'elle, Sixte trouvait cependant qu'elle était
bien sévère: pas si antipathique que cela, semblait-il, d'Arjuzanx; rageur, violent, obstiné dans ses idées,

entêté dans ses rancunes, oui, cela était vrai; mais sans que cela allât jusqu'à l'extrême et le rendit gênant

ou ridicule.

Libre, Anie n'aurait pas laissé Sixte accepter l'invitation du baron, et d'une façon ou d'une autre se serait
arrangée pour qu'il refusât sans paraître le pousser à un refus qui serait venu de lui; mais précisément

cette liberté elle ne l'avait pas, et le nom seul d'un des convives de d'Arjuzanx le lui avait rappelé de

façon à fermer ses lèvres.

Au temps où Sixte lui faisait la cour et pendant leurs tête-à-tête dans les jardins d'Ourteau, elle avait
voulu qu'il lui dit ce qu'était le monde nouveau au milieu duquel elle allait vivre à Bayonne dans une

sorte de camaraderie obligatoire; quels étaient ses moeurs, ses usages, ses habitudes, ses travers, ses

faiblesses, ses ridicules, ses qualités, ses mérites; et de ces longs récits il était sorti pour elle un

enseignement qu'elle s'était bien promis de ne pas oublier.

Parmi les officiers de la garnison, il y en avait un, le lieutenant de la Vigne, qui avait épousé une jeune
fille de la ville dont le père avait fait une grosse fortune dans le commerce et la raffinerie des pétroles.

Élevée dans le couvent le plus aristocratique de Bordeaux, cette fille avait contracté la folie des vanités

mondaines, à laquelle d'ailleurs sa nature la prédestinait, et, rentrée à Bayonne dans sa famille

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