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Hector Malot - Anie

- Nous avons madame de Saint-Christeau!

C'était tout dire.

Comme cela se voit souvent dans le monde militaire, on avait ajouté le nom de la femme à celui du mari,
et personne n'eût pensé à le lui contester, puisqu'on en était fier.

Et même on savait d'autant plus gré à Anie d'avoir apporté ce panache à son mari, qu'elle ne s'en paraît
pas elle-même, et ne profitait pas de sa naissance pour faire bande à part avec les deux ou trois femmes à

particule de la garnison.

Ses jeudis étaient si suivis que les réceptions de la générale paraissaient mornes à côté; et plus d'une fois
on lui avait insinué qu'elle pourrait bien aussi avoir des dimanches.

Mais elle trouvait qu'un jour par semaine donné à la camaraderie, c'était assez comme ça.

Les dimanches d'ailleurs appartenaient à ses parents et à Ourteau, les autres jours à son mari, à l'intimité,
à leur amour.

Bien que Sixte fût étroitement pris par son service auprès du général qui n'écrivait plus du tout, et gardait
quelquefois la chambre durant des semaines entières, ne sortant que pour retomber aussitôt dans son

fauteuil, malade de l'effort même qu'il s'était imposé, coûte que coûte, ils avaient cependant des heures de

liberté, le matin et le soir, où ils pouvaient être entièrement l'un à l'autre, sans que personne se glissât

entre eux.

Le matin de bonne heure, ils montaient à cheval; pendant des vacances passées chez une de ses amies,
Anie avait pris quelques leçons d'équitation, et si elle n'était point une écuyère correcte, au moins

savait-elle se tenir, et sa souplesse naturelle, sa légèreté, sa crânerie, son adresse, aidées des leçons de

Sixte, faisaient le reste.

Ils suivaient la rive de l'Adour jusqu'à la balise de Blanc-Pignon, et là, mettant les chevaux au galop sur
le sable blanc, feutré d'aiguilles rousses, on allait à travers la pinède qui chantait sa chanson plaintive, et

parfumait l'air de son odeur résineuse, jusqu'à la tour des signaux ou bien jusqu'au lac de Chiberta.

Devant eux s'ouvraient des horizons sans borne, tandis qu'à leurs pieds la vague mourait doucement sur

la grève, ou la prenait d'assaut en jetant au vent la mousse blanche de son écume, qui les fouettait au

visage. Alors d'un même mouvement, dans une entente partagée, ils s'arrêtaient pour regarder au loin les

voiles blanches d'un navire penché sur la mer verte, ou pour suivre le panache de fumée d'un vapeur déjà

disparu, qui traînait dans le ciel bleu. Puis, reprenant leur promenade, ils suivaient la grève ou la falaise

jusqu'au phare de Biarritz, qu'ils se gardaient bien de dépasser pour ne pas entrer dans la ville; et ils

revenaient chez eux par les chemins où ils avaient le plus de chance d'être seuls et de pouvoir prolonger

leur tête-à-tête. Mais le plus souvent on s'était attardé à se regarder ou à parler: maintenant il fallait se

hâter: l'heure pressait; ce serait à peine si Sixte aurait le temps de changer de tenue avant de paraître

devant son général, qui, furieux contre les autres autant que contre lui-même de son inaction forcée, ne

permettait pas la plus petite tache de boue, ou le moindre grain de poussière.

- Comment pourrez-vous travailler si vous vous éreintez dès le matin? sans compter que vous sentez le
salin.

Sentir le salin eût été un tort qu'il n'eût pas pardonné s'il n'avait pas eu si grand besoin de Sixte; au moins
était-ce à peu près le seul qu'il lui reprochât.

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