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Hector Malot - Anie
si bien le curé, d'un caractère simple et timide, qu'au lieu de prononcer l'allocution qu'il avait longuement travaillée, il se contenta de leur lire, en la bredouillant, celle qui servait à tous ses paroissiens.
Au reste, eût il débité avec l'onction qu'il voulait son discours inédit, qu'il n'eût pas été mieux écouté de cette assistance, cependant religieuse: ce n'était pas des oreilles qu'elle avait, mais des yeux.
Dans le monde militaire on ne connaissait pas Anie; plusieurs des parents de la famille Barincq voyaient Sixte pour la première fois. Et on les regardait, on les étudiait, on les tournait et les retournait curieusement: les militaires évaluaient la fortune de la femme, les parents le présent et l'avenir du mari.
- Ils n'auront pas moins de cent cinquante mille francs de rente.
- Est-ce possible? Alors ils auront hôtel à Paris.
- En tout cas ils donneront à danser à Bayonne.
On ne variait pas moins dans les appréciations physiques: certainement elle louchait; il ne serait pas étonnant qu'elle devint poitrinaire; à coup sûr elle se teignait les cheveux; on ne pouvait pas dire que sa toilette fût riche, mais elle était d'un goût parisien tout à fait scandaleux.
Et Sixte, qui jusque-là avait passé pour le plus bel officier de Bayonne, avait-il l'air assez humilié!
- Dame! un vendu.
La sacristie étant trop petite pour le défilé, il avait été convenu que tout le monde passerait par le château et qu'il n'y aurait pas deux catégories d'invités, les uns qui devaient luncher, et d'autres qui devaient se contenter de la vue du cortège.
Barincq avait mis sa gloire de propriétaire dans ce lunch, dont le menu se composait exclusivement de ses produits: saumons pris dans sa pêcherie; jambons de sa porcherie; dindes de sa basse-cour; chauds-froids de faisans et de perdreaux tués sur ses terres; fleurs et fruits de son jardin et de ses serres.
On lui fit meilleur accueil qu'aux mariés, et il y eut unanimité pour le déclarer excellent, pas très distingué, mais d'une qualité supérieure, ce qui, d'ailleurs, est facile pour les gens qui ne comptent pas.
Anie, au bras de son mari, allait de table en table, son voile ôté maintenant, adressant à chacun quelques mots aimables ou un sourire. L'élément militaire s'était massé dans une partie de la tente qu'il occupait en maître. Là, il se passa le contraire de ce qui s'était produit dans le clan de la famille où l'on avait été froid pour Sixte, ce fut pour Anie que l'on fut réservé, et si nettement au moins chez les femmes que Sixte crut devoir plaider les circonstances atténuantes en leur faveur.
- Si vous saviez, dit-il à voix basse, à quel paroxysme d'envie arrivent les femmes pauvres de notre monde, en peine de filles à marier!
- Je m'en doute.
- Vous doutez-vous aussi que mademoiselle Laurence Harraca, l'aînée des filles de mon général, est la seule qui ait un chapeau de Lebel et une robe parisienne, les quatre autres n'ont que des copies exécutées par elles à la maison.
- Ça se voit; mais je ne trouve pas que ce soit une raison pour me déshabiller et m'habiller comme ça: est-ce que je ne les ai pas connus ces artifices des filles pauvres, et je n'avais pas des modèles de Lebel.
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