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Hector Malot - Anie

Et il riait en arpentant sa chambre, dont le parquet craquait sous ses coups de talon triomphants.

Réfléchir? Ah! bien oui. Ce n'était pas à ses réflexions que le notaire l'avait laissé, c'était à la joie.

Cependant, quand le premier trouble commença à se calmer un peu, la pensée de d'Arjuzanx se présenta
à son esprit, sinon inquiétante, au moins gênante. D'Arjuzanx eût été un indifférent ou un inconnu, qu'il

n'eût pas eu à s'en préoccuper; c'eût été un simple prétendant refusé, comme il devait y en avoir déjà

quelques-uns de par le monde, dont il n'avait pas à prendre souci. Mais avec d'Arjuzanx il n'en était pas

ainsi: ils étaient camarades, amis, il avait été son confident, et cette qualité lui créait une situation toute

particulière qui devait être franche et nette, de façon à ne permettre plus tard ni fausses interprétations, ni

accusations, ni récriminations.

Pour cela il convenait donc qu'il y eût une explication entre eux qui précisât bien qu'il ne se posait point
en rival: s'il prétendait à la main d'Anie, c'est qu'elle était libre; s'il passait au premier rang, après s'être si

longtemps effacé, c'est que ce premier rang n'était plus occupé. Il connaissait trop d'Arjuzanx pour

imaginer que cette communication serait accueillie d'un front serein, mais il croyait le connaître trop bien

aussi pour admettre qu'elle pût provoquer une rupture ou une querelle entre eux: il y aurait

mécontentement, vexation, blessure d'amour-propre, mais ce serait tout; plus tard d'Arjuzanx serait le

premier à se dire que cette démarche était d'une entière loyauté et qu'il n'avait qu'à se soumettre à la force

des choses.

Aussitôt il lui écrivit pour le prévenir que le surlendemain il irait à Seignos afin d'avoir avec lui un
entretien sur un sujet important, le priant, au cas où ce rendez-vous indiqué ne lui conviendrait pas, de

l'en avertir par un mot, et de lui en donner un autre.

Le lendemain, aucune réponse n'étant arrivée, Sixte prit le train pour Seignos, un peu surpris que
d'Arjuzanx ne lui eût pas écrit qu'il l'attendait, mais ne doutant pas cependant de le rencontrer; aussi ne

fut-il pas peu étonné quand un jardinier, qu'il rencontra, répondit à sa question «que M. le baron n'était

pas au château.»

- Où est-il?

- Je n'en sais rien; mais M. Toulourenc vous le dira mieux que moi.

En effet, Toulourenc, l'ancien lutteur que le baron avait recueilli, un peu pour travailler avec lui, et
beaucoup par charité, faisait, en quelque sorte, fonction de majordome au château, et en cette qualité

devait savoir ce que les gens de service ignoraient.

L'absence du baron ne fut pas le seul sujet d'étonnement du capitaine; comme il se dirigeait vers le
château, il n'aperçut aucun des nombreux ouvriers qui, en ces derniers temps, travaillaient aux jardins et

au château lui-même, pour que le vieux domaine, abandonné depuis si longtemps, fût digne de recevoir

Anie lorsqu'elle viendrait l'habiter. Comme ces travaux considérables s'appliquaient à tout: aux pelouses

qu'il fallait retourner et vallonner; aux toits qu'il fallait refaire; à la façade qu'il fallait ravaler; aux volets

et aux fenêtres qu'il fallait repeindre, et à tout l'intérieur qui était entièrement à reprendre du haut en bas,

on les poussait aussi activement que possible sans temps perdu, sans respect du dimanche ou des

lendemains de paie. Cependant, ce jour-là, tous les chantiers étaient déserts aussi bien dans les jardins

qu'aux environs de la maison; pas un ouvrier; partout l'image du travail brusquement interrompu: les

brouettes sur les pelouses; les échelles sur les toits; contre les façades les échafaudages; au pied des

constructions les pierres, le sable, le mortier gâché tout prêt à être employé et resté là.

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