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Hector Malot - Anie

deviendrait-on avec cinq filles à marier? Tout le souci de la famille est donc de cacher la vérité, et s'il ne
peut pas devenir commandant de corps d'armée, d'arriver au moins à soixante-cinq ans. Pour cela tous les

moyens sont bons, et les artifices qu'on emploie seraient comiques s'ils n'étaient navrants. Sixte, en bon

garçon qu'il est, s'associe à cette campagne, et si aux dernières grandes manoeuvres où le général n'a été

qu'un invalide la face a été sauvée, c'est à lui qu'on le doit. Il a accompli de véritables miracles dont un

fait entre cent te donnera l'idée: il a appris à imiter l'écriture du général, et quand celui-ci doit écrire une

lettre de sa propre main tordue par les douleurs, c'est celle de Sixte qui la remplace.

- Le brave garçon!

- Tu comprends donc combien on serait heureux de faire un gendre de ce brave garçon; mais, si brave
qu'il soit, il ne peut pas se mettre au cou la corde de l'officier pauvre. Donc il n'épousera pas

mademoiselle Harraca, pas plus que mademoiselle Libourg, l'autre jeune fille qu'on lui propose. Celle-là

appartient au genre riche, et c'est pour sa richesse gagnée par deux faillites de son père que Sixte ne veut

pas d'elle, de sorte qu'elle va être obligée de se rabattre sur un petit nobliau du Rustan qui a pour tout

mérite de porter les corps saints et les reliques dans les processions de Saint-Cernin, d'être brancardier à

Lourdes, et d'avoir un long nez qui justifie, si l'on veut, sa prétention de descendre d'une bâtarde de Louis

XV.

- Je comprends qu'elle lui préfère le capitaine.

- Et tu dois comprendre aussi qu'à elle et à mademoiselle Harraca Sixte préfère ta fille; au reste tu seras
fixé bientôt là-dessus, j'irai demain à Bayonne.

XIII

Quand, après plus d'un quart d'heure d'explications entortillées, Sixte comprit où tendaient les discours
du notaire, il commença par se retrancher derrière la réponse qu'avait prévue Anie:

- Mais je ne peux pas entrer en rivalité avec d'Arjuzanx qui est mon ami.

- Avez-vous d'autres objections à opposer à ce que je viens de vous dire?

- Aucune.

- Mademoiselle Anie vous plaît-elle?

- Je la trouve charmante, à tous les points de vue.

- Alors ne vous embarrassez pas de scrupules qui n'ont pas de raison d'être: vous n'entrez pas en rivalité
avec M. d'Arjuzanx que mademoiselle Anie refuse.

- Ah! elle refuse! Elle refuse d'épouser d'Arjuzanx? Comment? Pourquoi?

Cela fut dit avec une vivacité qui frappa le notaire; évidemment ce sujet ne laissait pas Sixte indifférent.

- Je n'ai pas reçu les confidences de la jeune fille, qui ignore ma démarche auprès de vous, cela va sans
dire. Je ne peux donc pas vous répondre catégoriquement. Mais de celles du père, il résulte que M.

d'Arjuzanx ne plaît pas, soit pour une raison, soit pour une autre; et, cela étant, la famille trouve

convenable de ne pas prolonger des relations que le monde pourrait mal interpréter. D'ailleurs ces

relations ne sont établies que sous condition suspensive, comme nous disons, nous autres gens de loi.

Quand le baron a fait part à mon ami Barincq de son désir d'épouser mademoiselle Anie, celle-ci a

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