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Hector Malot - Anie
capitaine, il n'y avait pas urgence et quelques jours de plus ou de moins étaient de peu d'importance; du côté des siens, il ne pouvait pas ainsi sans préparation leur porter ce coup, qui jetait sa femme dans le désespoir et brisait le mariage de sa fille; enfin, lui-même avait besoin de réfléchir encore et de se reconnaître dans le dédale de contradictions où il se débattait. Ce n'était pas à la légère qu'il devait se décider; aucun inconvénient à attendre; rien que des avantages; en tout cas, on verrait.
Les journées s'écoulèrent longues et agitées, les nuits plus longues encore, plus agitées; mais que peut le temps sur ce qui ne dépend que de notre volonté! fatalement la situation ne pouvait pas changer tant qu'il ne se résoudrait pas, soit à déchirer le testament, soit à le déposer aux mains de Rébénacq, et par conséquent ses tourments, ses inquiétudes, ses angoisses, resteraient ce qu'ils étaient, avec le remords en plus de son impuissance.
Cet état n'avait pas pu se prolonger sans éveiller l'attention de sa femme et de sa fille, et, comme à toutes leurs questions il avait toujours répondu qu'il n'était point malade, elles avaient cherché entre elles quelles pouvaient être les causes de ces changements d'humeur, et madame Barincq s'était arrêtée à l'idée qu'il fallait les attribuer au mariage d'Anie.
- Ton père t'aime trop, il ne peut pas s'habituer à la pensée que bientôt tu seras perdue pour lui.
- Je ne serai pas perdue pour lui, mais, alors même que nous devrions être séparés, je sais qu'il m'aime assez pour accepter ce sacrifice s'il avait la conviction que c'est pour mon bonheur. Seulement il faudrait que cette conviction fût bien solide chez lui, et peut-être ne l'est-elle pas au point de ne pas laisser place à l'inquiétude.
- Avec un homme charmant comme le baron, quelles inquiétudes veux-tu qu'il ait?
- Je ne veux pas qu'il en ait, je ne dis pas qu'il en a; mais enfin cela est possible; et si cela est, sa préoccupation s'expliquerait tout naturellement.
- Si ton père avait des craintes, il m'en ferait part; je suis autant que lui intéressée à ton bonheur. D'ailleurs, quelles craintes M. d'Arjuzanx peut-il lui inspirer?
- Si je les connaissais, nous serions fixées.
- Je l'interrogerai.
L'occasion était trop belle quand sa femme le questionna sur ses inquiétudes pour qu'il n'en profitât pas: en même temps qu'elles justifiaient son souci qu'il ne pouvait pas nier, elles avaient l'avantage de préparer la rupture des projets de mariage.
- Si je n'ai pas de griefs précis à reprocher au baron, je ne suis cependant pas rassuré.
- Pourquoi ne m'en parlais-tu pas?
- Précisément parce que les griefs précis me manquent... et que je trouve inutile de te tourmenter... si, comme je l'espère, il n'y a rien contre le baron.
- Alors, pourquoi te tourmentes-tu toi-même?
- Parce que je voudrais savoir ce que je n'apprends pas.
- Savoir quoi?
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