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Hector Malot - Anie

Gaston les avait lues, elles ne livreraient pas plus leur secret que trente ans auparavant: des inductions,
des hypothèses, elles les permettaient toutes; des certitudes, elles n'en fourniraient aucune, si les

dernières n'étaient pas plus précises que celles-là.

Elles ne l'étaient point: partout Léontine se défendait contre la jalousie de Gaston par de vagues
protestations; nulle part elle ne prenait corps à corps un des griefs, auxquels elle répondait: «Je t'aime,

compte là-dessus»; et c'était toujours le morne refrain.

Après la liasse de la mère, il passa à celle du fils, beaucoup plus volumineuse. Parcourant seulement les
premières lettres, écrites d'une écriture enfantine, il ne commença une lecture sérieuse qu'avec celles où

l'enfant devenait jeune homme, et tout de suite il put constater que si, au lieu de vouloir éclaircir une

question de paternité, c'était une question de maternité, il n'admettrait jamais que ce garçon, simple et

droit, au coeur tendre, mais discret et réservé dans ses expansions, pouvait être le fils de cette coquette,

dont chaque mot criait la tromperie. Tel se montrait le collégien, tel était le soldat, avec seulement en

plus la fermeté et le sérieux que donne l'âge, mais si franchement, que, dans cette confession qui sans

interruption se continuait de la dix-huitième à la trentième année, on voyait comme si on l'avait suivi jour

par jour l'éveil de son esprit et de ses idées, la formation de son caractère et de ses sentiments, l'ouverture

de son jeune coeur au rêve d'abord, plus tard à la pensée, plus tard encore à la vie.

Alors il se produisit ce fait que cette lecture, commencée avec la pensée et l'espoir qu'elle tournerait
contre le capitaine, concluait au contraire en sa faveur: puisqu'il était si peu le fils de sa mère, à qui

avait-il pris les qualités natives que chaque lettre révélait en lui, si ce n'est à son père?

Et, pour qui connaissait Gaston, il semblait bien que c'était lui qui fût ce père.

XI

Ce n'était pas la première fois qu'il s'apercevait que les honnêtes gens éprouvent dans la vie des
difficultés et des embarras qui n'entravent pas la marche des coquins.

Coquin, il eût sans remords supprimé ce testament, et les choses auraient suivi leur cours.

Mais, honnête homme, il ne pouvait pas employer un moyen qui, pour faire le bonheur des siens, faisait
sûrement son malheur à lui, en empoisonnant sa vie.

Il se connaissait et savait que ce n'était pas quand chaque matin, aux premiers instants qui suivent le
réveil, on passe l'examen de sa conscience, qu'on pourrait la charger d'un pareil poids: toutes les subtilités

du raisonnement ne tenaient pas contre ce chiffon de papier qui, aux yeux de la loi, faisait du capitaine

l'héritier de Gaston, et, tant qu'on ne lui aurait pas restitué la fortune dont légalement il était propriétaire,

on ne pouvait pas espérer le repos.

Telle était la vérité; le reste ne reposait que sur les sophismes du coeur et de l'intérêt personnel. Et encore
se sentait-il convaincu que, s'il était seul, l'intérêt personnel ne s'obstinerait pas dans ces faux

raisonnements, qui n'avaient tant de puissance que parce qu'ils tenaient quand même et malgré tout au

bonheur de sa femme et de sa fille.

Arrivé à cette conclusion, il n'avait qu'à rentrer chez lui, prendre le testament de Gaston et le remettre à
Rébénacq.

Cependant il n'en fit rien, et les raisons ne lui manquèrent pas pour différer ce sacrifice: du côté du

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