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Hector Malot - Anie

cruel, et il faut que je t'aime comme je t'aime, que je sois ton
esclave, ta chose, pour le supporter sans révolte; mais, enfin, si

douloureux que cela soit, dans le moment où tu me frappes de tes

soupçons, je ne perds pas tout courage parce que je sais que je te

ferai revenir à d'autres sentiments, et qu'il n'y a de coupable en

toi que ta nature inquiète et jalouse. Tu es ainsi, et ne peux rien

contre toi; ton esprit toujours en éveil t'emporte et rien ne

t'arrête, ni la raison, ni la vraisemblance, ni la justice, jusqu'à

ce que la voix de ton coeur parle et te montre ton erreur.

Mais si je peux, maintenant que je te connais, accepter ces doutes,
je ne veux pas qu'ils effleurent notre enfant; je ne veux pas que tu

le regardes de cet air sombre et anxieux dont tu regardes la mère en

te posant toutes sortes de questions folles ou absurdes: pour lui je

ferai tous les sacrifices; et par lui tu auras toujours la femme la

plus tendre, la plus soumise, la plus dévouée, la plus fidèle

jusqu'à mon dernier soupir.

De toi à lui il n'y a pas de questions à te poser, tu n'as qu'un mot
à dire: - Je suis son père, et lui dois la tendresse, les soins,

l'amour d'un père.

C'est pour lui que je t'écris cette longue lettre, bien plus que pour
moi, car, malgré tout, je sens que je n'ai pas à plaider ma cause qui

est si bonne qu'en ce moment même, j'en suis sûre, tu ne penses qu'à

me faire oublier le chagrin que tu m'as causé. Sois tranquille, cela

ne sera pas difficile, et tu n'auras qu'à paraître pour me trouver

telle que j'ai toujours été et serai toujours.

Ta bien aimée,

LÉONTINE»

Il avait lu les lettres précédentes aussi vivement que le permettait leur écriture peu nette; de celle-là au
contraire, il pesa chaque mot, chaque phrase, et quand il arriva à la fin, il la reprit au commencement.

Mais, si attentif qu'il fût, il n'y trouva rien qu'il ne connût déjà, si ce n'est des indications sur le caractère
et la nature de Léontine qui justifiaient tous les soupçons.

Malgré ses protestations d'amour et ses serments, il paraissait bien certain que cette coquette de village
avait manoeuvré entre Arthur Burn et Gaston de façon à les ménager également, écrivant très

probablement à celui-ci les mêmes lettres qu'à celui-là, sans savoir au juste lequel des deux était le plus

«idole de son coeur», à moins qu'ils ne le fussent ni l'un ni l'autre.

S'il en était ainsi, et tout semblait l'indiquer, on comprenait par quelles incertitudes, Gaston,
passionnément épris de cette femme, avait passé et quels avaient été ses soupçons; mais, si toute sa vie il

s'était débattu contre l'obsession du doute, lui qui mieux que tout autre était en situation de trancher la

question de paternité, n'était-ce pas folie de s'imaginer qu'après trente ans passés on verrait clair là où il

s'était perdu dans l'obscurité, n'ayant pour se guider que ces lettres? Quand on les relirait cent fois comme

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