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Hector Malot - Anie

S'il les avait si souvent feuilletées, au point d'en user le papier, il fallait donc qu'il leur demandât autre
chose que ce qu'elles donnaient réellement.

Quelle chose? - le parfum d'un amour qui lui était resté cher - ou l'éclaircissement d'un mystère qui
n'avait cessé de le tourmenter?

C'était ce qu'il fallait trouver, ou tout moins chercher sans idée préconçue, avec un esprit libre, résolu à
ne se laisser diriger que par la vérité.

La première lettre commençait à l'installation de Léontine à Bordeaux, dans une maisonnette du quai de
la Souys, c'est-à-dire à une courte distance de la gare du Midi, par où Gaston arrivait et repartait; elle se

rapportait presque exclusivement à cette installation, sur laquelle elle insistait avec assez de détails pour

qu'on pût retrouver cette maisonnette si elle était encore debout; en quelques mots seulement elle se

plaignait de la tristesse que lui promettait cette nouvelle existence, loin de sa soeur, loin de son pays,

enfermée dans cette maison isolée, où elle n'aurait pour toute distraction que le passage des trains sur le

pont, et la vue des bateaux de rivière qui montaient et descendaient avec le mouvement de la marée; mais

c'était un sacrifice qu'elle faisait à son amour, sans se plaindre.

Dans la suivante, la plainte se précisait: qui lui eût dit qu'elle serait obligée de se cacher dans le faubourg
d'une grande ville, sous un nom faux, et que la récompense de sa tendresse et de sa confiance serait cette

vie misérable de fille déshonorée? quelle plus grande preuve d'amour pouvait-elle donner que de

l'accepter? En serait-elle récompensée un jour? Tout ce qu'elle demandait dans le présent, c'était que ce

sacrifice servit au moins à calmer une jalousie qui la désespérait.

Les suivantes roulaient sur cette jalousie, mais dans une forme vague qui ne réveillait rien de nouveau:
Gaston était jaloux du jeune Anglais Arthur Burn qui avait habité chez les soeurs Dufourcq et Léontine

s'appliquait à détruire cette jalousie. Elle n'avait jamais vu dans Arthur Burn qu'un pensionnaire comme

les autres, et le seul sentiment qu'il lui eût inspiré, c'était la pitié. Comment n'eût-elle pas eu de

compassion pour un pauvre garçon condamné à mort qui passait ses journées dans la souffrance? Mais,

d'autre part, comment eût-elle éprouvé de l'amour pour un infirme qui faisait de son corps une boîte à

pharmacie? Pouvait-on admettre, raisonnablement, qu'elle était assez aveugle, ou assez folle, pour

préférer à un homme jeune, sain, vigoureux, doué de toutes les qualités qui rendaient Gaston irrésistible,

un invalide chagrin, couvert d'emplâtres, qui puait la maladie, et que les servantes, même les moins

difficiles, refusaient de soigner. Il avait quitté Peyrehorade en même temps qu'elle s'installait à Bordeaux.

Cela était vrai. Mais qu'importait? Est-ce que, s'il y avait eu complicité entre eux, elle n'aurait pas su

obtenir de lui qu'il se conduisît de manière à éviter les soupçons? Était-ce quand il y avait le plus grand

intérêt dans le présent comme dans l'avenir, pour elle et plus encore pour son enfant, à ne pas les

provoquer, qu'elle allait commettre une imprudence, aussi bête que maladroite?

Douze lettres se succédaient dans ce ton, montrant ainsi que, pendant plusieurs semaines, Léontine
n'avait écrit à Gaston que pour se défendre, et que, malgré tout, les griefs de celui-ci ne cédaient point à

ses argumentations. Quand elle ne plaidait point pour sa fidélité, elle se répandait en protestations de

tendresse qui semblaient indiquer qu'elle avait trouvé dans Manon Lescaut un modèle, qu'en fille

illettrée qu'elle était, elle imitait servilement: «Je te jure, mon cher Gaston, que tu es l'idole de mon coeur

et qu'il n'y a que toi au monde que je puisse aimer de la façon dont je t'aime. Je t'adore, compte là-dessus,

mon chéri, et ne t'inquiète pas du reste.» Gaston, grand chasseur bien plus que grand lecteur, et surtout

lecteur de romans, avait pu prendre cela pour de l'inédit et s'en contenter; tel qu'il était, il n'y avait rien

d'invraisemblable à admettre que Léontine l'adorait et faisait de lui l'idole de son coeur.

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