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Hector Malot - Anie

- Expliquez-vous, philosophe.

- Ça agite la main, et cela ne va pas aider M. Barincq pour finir son bois.

Le premier coup de 7 heures qui sonna au cartel interrompit ces propos; avant que le dernier eût frappé,
tous les employés, même Spring, étaient sortis, et il ne restait plus dans les bureaux que Barincq, qui

s'était remis au travail, pendant que Barnabé allumait un bec de gaz et achevait son ménage à la hâte,

pressé, lui aussi, de partir.

Il fut bientôt prêt.

- Vous n'avez plus besoin de moi, monsieur Barincq?

- Non; allez-vous-en, et dînez vite; si vous arrivez à la maison avant moi, vous expliquerez à madame
Barincq ce qui m'a retenu, et lui direz qu'en tous cas je rentrerai avant 8 heures et demie.

- N'allez pas vous mettre en retard, au moins.

- Il n'y a pas de danger que je fasse ce chagrin à ma fille.

II

Il croyait avoir du travail pour trois quarts d'heure, en moins d'une demi-heure il eut achevé son dessin, et
quitta les bureaux à 7 heures et demie. Comme avec les jarrets qu'il devait à son sang basque il pouvait

faire en vingt minutes la course du boulevard Bonne-Nouvelle au sommet de Montmartre, il ne serait pas

trop en retard. Par le boulevard Poissonnière, le faubourg Montmartre, il fila vite, ne ralentit point le pas

pour monter la rue des Martyrs, et escalada en jeune homme les escaliers qui grimpent le long des pentes

raides de la butte.

C'est tout au haut que se trouve la rue de l'Abreuvoir, qui, entre des murs soutenant le sol mouvant de
jardins plantés d'arbustes, descend par un tracé sinueux sur le versant de Saint-Denis. Le quartier est

assez désert, assez sauvage pour qu'on se croie à cent lieues de Paris. Cependant la grande ville est là,

au-dessous, à quelques pas, tout autour au loin, et quand on ne l'aperçoit pas par des échappées de vues

qu'ouvre tout à coup entre les maisons, une rue faisant office de télescope, on entend son mugissement

humain, sourd et profond comme celui de la mer, et dans ses fumées, de quelque côté que les apporte le

vent, on sent passer son souffle et son odeur.

Dans un de ces jardins s'élèvent un long corps de bâtiment divisé en une vingtaine de logements, puis
tout autour sur ses pentes accidentées quelques maisonnettes d'une simplicité d'architecture qui n'a de

comparable que celles qu'on voit dans les boîtes de jouets de bois pour les enfants: un cube allongé percé

de trois fenêtres au rez-de-chaussée, au premier étage, un toit en tuiles, et c'est tout. Des bosquets de lilas

les séparent les unes des autres en laissant entre elles quelques plates-bandes, et un chemin recouvert de

berceaux de vigne les dessert suivant les mouvements du terrain; chacune a son jardinet; toutes jouissent

d'un merveilleux panorama, - leur seul agrément; celui qui détermine des gens aux jarrets solides et aux

poumons vigoureux à gravir chaque jour cette colline, sur laquelle ils sont plus isolés de Paris que s'ils

habitaient Rouen ou Orléans.

Une de ces maisonnettes était celle de la famille Barincq, mais les charmes de la vue n'étaient pour rien
dans le choix que leur avaient imposé les duretés de la vie. Ruinés, expropriés, ils se trouvaient sans

ressources, lorsqu'un ami que leur misère n'avait pas éloigné d'eux avait offert la gérance de cette

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