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Guy de Maupassant - Une vie
Malgré son avancement il ne semblait pas gai. Il disait : " Ça me coûte, ça me coûte, madame la comtesse. Voilà dix-huit ans que je suis ici. Oh ! la commune rapporte peu et ne vaut point grand-chose. Les hommes n'ont pas plus de religion qu'il ne faut, et les femmes, les femmes, voyez-vous, n'ont guère de conduite. Les filles ne passent à l'église pour le mariage qu'après avoir fait un pèlerinage à Notre- Dame du Gros-Ventre, et la fleur d'oranger ne vaut pas cher dans le pays. Tant pis, je l'aimais, moi. "
Le nouveau curé faisait des gestes d'impatience, et devenait rouge. Il dit brusquement : " Avec moi, il faudra que tout cela change. " Il avait l'air d'un enfant rageur, tout frêle et tout maigre dans sa soutane usée déjà, mais propre.
L'abbé Picot le regarda de biais, comme il faisait en ses moments de gaieté, et il reprit : " Voyez-vous, l'abbé, pour empêcher ces choses-là, il faudrait enchaîner vos paroissiens, et encore ça ne servirait à rien. "
Le petit prêtre répondit d'un ton cassant : " Nous verrons bien. " Et le vieux curé sourit en humant sa prise : " L'âge vous calmera, l'abbé, et l'expérience aussi ; vous éloignerez de l'église vos derniers fidèles ; et voilà tout. Dans ce pays-ci, on est croyant, mais tête de chien : prenez garde. Ma foi, quand je vois entrer au prône une fille qui me paraît un peu grasse, je me dis : "C'est un paroissien de plus qu'elle m'amène " ; - et je tâche de la marier. Vous ne les empêcherez pas de fauter, voyez-vous ; mais vous pouvez aller trouver le garçon et l'empêcher d'abandonner la mère. Mariez-les, l'abbé, mariez-les, ne vous occupez pas d'autre chose. "
Le nouveau curé répondit avec rudesse : " Nous pensons différemment ; il est inutile d'insister. " Et l'abbé Picot se remit à regretter son village, la mer qu'il voyait des fenêtres du presbytère, les petites vallées en entonnoir où il allait réciter son bréviaire, en regardant au loin passer les bateaux.
Et les deux prêtres prirent congé. Le vieux embrassa Jeanne, qui faillit pleurer.
Huit jours plus tard, l'abbé Tolbiac revint. Il parla des réformes qu'il accomplissait comme aurait pu le faire un prince prenant possession de son royaume. Puis il pria la comtesse de ne point manquer l'office du dimanche, et de communier à toutes les fêtes. " Vous et moi, disait-il, nous sommes la tête du pays ; nous devons le gouverner et nous montrer toujours comme un exemple à suivre. Il faut que nous soyons unis pour être puissants et respectés. L'église et le château se donnant la main, la chaumière nous craindra et nous obéira. "
La religion de Jeanne était toute de sentiment ; elle avait cette foi rêveuse que garde toujours une femme ; et, si elle accomplissait à peu près ses devoirs, c'était surtout par habitude gardée du couvent, la philosophie frondeuse du baron ayant depuis longtemps jeté bas ses convictions.
L'abbé Picot se contentait du peu qu'elle pouvait lui donner et ne la gourmandait jamais. Mais son successeur, ne l'ayant point vue à l'office du précédent dimanche, était accouru inquiet et sévère.
Elle ne voulut point rompre avec le presbytère et promit, se réservant de ne se montrer assidue que par complaisance dans les premières semaines.
Mais peu à peu elle prit l'habitude de l'église et subit l'influence de ce frêle abbé intègre et dominateur. Mystique, il lui plaisait par ses exaltations et ses ardeurs. Il faisait vibrer en elle la corde de poésie religieuse que toutes les femmes ont dans l'âme. Son austérité intraitable, son mépris du monde et des sensualités, son dégoût des préoccupations humaines, son amour de Dieu, son inexpérience juvénile et
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