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Guy de Maupassant - Une vie
Puis il réfléchit quelques instants, et, d'une voix tranquille, comme s'il lui eût parlé de la récolte qui venait bien, il lui traça un plan de conduite habile, réglant tous les points : " Vous n'avez qu'un moyen, ma chère enfant, c'est de lui faire accroire que vous êtes grosse. Il ne s'observera plus ; et vous le deviendrez pour de vrai. "
Elle rougit jusqu'aux yeux ; mais, déterminée à tout, elle insista. " Et... et s'il ne me croit pas ? "
Le curé savait bien les ressources pour conduire et tenir les hommes : " Annoncez votre grossesse à tout le monde, dites-la partout ; il finira par y croire lui-même. "
Puis il ajouta comme pour s'absoudre de ce stratagème : " C'est votre droit, l'Église ne tolère les rapports entre homme et femme que dans le but de la procréation. "
Elle suivit le conseil rusé et, quinze jours plus tard, elle annonçait à Julien qu'elle se croyait grosse. Il eut un sursaut. " Pas possible ! ce n'est pas vrai. "
Elle indiqua aussitôt la raison de ses soupçons. Mais il se rassura. " Bah ! attends un peu. Tu verras. "
Alors chaque matin, il demanda : " Eh bien ? " Et toujours elle répondait : " Non, pas encore. Je serais bien trompée si je n'étais pas enceinte. "
Il s'inquiétait à son tour, furieux et désolé, autant que surpris. Il répétait : " Je n'y comprends rien, mais rien. Si je sais comment cela s'est fait ! je veux bien être pendu. "
Au bout d'un mois elle annonçait de tous les côtés la nouvelle sauf à la comtesse Gilberte, par une sorte de pudeur compliquée et délicate.
Depuis sa première inquiétude, Julien ne l'approchait plus ; puis il prit, en rageant, son parti, et déclara : " En voilà un qui n'était pas demandé. " Et il recommença à pénétrer dans la chambre de sa femme.
Ce qu'avait prévu le prêtre se réalisa complètement. Elle était grosse.
Alors, inondée d'une joie délirante, elle ferma sa porte chaque soir, se vouant, dans un élan de reconnaissance vers la vague divinité qu'elle adorait, à une chasteté éternelle.
Elle se sentait de nouveau presque heureuse, s'étonnant de la promptitude avec laquelle s'était adoucie sa douleur après la mort de sa mère. Elle s'était crue inconsolable ; et voilà qu'en deux mois à peine cette plaie vive se fermait. Il ne lui restait plus qu'une mélancolie attendrie, comme un voile de chagrin jeté sur sa vie. Aucun événement ne lui paraissait plus possible. Ses enfants grandiraient, l'aimeraient ; elle vieillirait tranquille, contente, sans s'occuper de son mari.
Vers la fin du mois de septembre, l'abbé Picot vint faire une visite de cérémonie avec une soutane neuve qui ne portait encore que huit jours de taches ; et il présenta son successeur, l'abbé Tolbiac. C'était un tout jeune prêtre maigre, fort petit, à la parole emphatique, et dont les yeux, cerclés de noir et caves, indiquaient une âme violente. Le vieux curé était nommé doyen de Goderville.
Jeanne ressentit une vraie tristesse de ce départ. La figure du bonhomme était liée à tous ses souvenirs de jeune femme. Il l'avait mariée, il avait baptisé Paul, et enterré la baronne. Elle ne se figurait pas Étouvent sans la bedaine de l'abbé Picot passant le long des cours des fermes ; et elle l'aimait parce qu'il était joyeux et naturel.
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