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Guy de Maupassant - Une vie

Alors il sourit, habitué aux grosses plaisanteries des paysans qui ne se gênaient guère devant lui, et il
répondit avec un hochement de tête malin : " Eh bien, il me semble qu'il ne tient qu'à vous. "

Elle leva vers lui ses yeux candides, puis, bégayant de confusion : " Mais... mais... vous comprenez que
depuis ce... ce que... ce que vous savez de... de cette bonne... mon mari et moi nous vivons... nous vivons

tout à fait séparés. "

Accoutumé aux promiscuités et aux moeurs sans dignité des campagnes, il fut étonné de cette révélation ;
puis tout à coup il crut deviner le désir véritable de la jeune femme. Il la regarda de coin, plein de

bienveillance et de sympathie pour sa détresse : " Oui, je saisis parfaitement. Je comprends que votre...

votre veuvage vous pèse. Vous êtes jeune, bien portante. Enfin, c'est naturel, trop naturel. "

Il se remettait à sourire, emporté par sa nature grivoise de prêtre campagnard ; et il tapotait doucement la
main de Jeanne : " Ça vous est permis, bien permis même par les commandements. - L'oeuvre de chair ne

désireras qu'en mariage seulement. - Vous êtes mariée, n'est-ce pas ? Ce n'est point pour piquer des raves.

"

A son tour elle n'avait pas compris d'abord ses sous-entendus ; mais, sitôt qu'elle les pénétra, elle
s'empourpra, toute saisie, avec des larmes aux yeux.

" Oh ! monsieur le curé, que dites-vous ? que pensez-vous ? Je vous jure... Je vous jure... " Et les sanglots
l'étouffèrent.

Il fut surpris ; et il la consolait : " Allons, je n'ai pas voulu vous faire de peine. Je plaisantais un peu ; ça
n'est pas défendu quand on est honnête. Mais comptez sur moi ; vous pouvez compter sur moi. Je verrai

M. Julien. "

Elle ne savait plus que dire. Elle voulait maintenant refuser cette intervention qu'elle craignait maladroite
et dangereuse, mais elle n'osait point ; et elle se sauva après avoir balbutié : " Je vous remercie, monsieur

le curé. "

Huit jours se passèrent. Elle vivait dans une angoisse d'inquiétude.

Un soir, au dîner, Julien la regarda d'une façon singulière avec un certain pli souriant des lèvres qu'elle
lui connaissait en ses heures de gouaillerie. Il eut même à son égard une sorte de galanterie

imperceptiblement ironique ; et comme ils se promenaient ensuite dans la grande avenue de petite mère,

il lui dit tout bas dans l'oreille : " Il paraît que nous sommes raccommodés. "

Elle ne répondit rien. Elle regardait par terre une sorte de ligne droite presque invisible à présent, l'herbe
ayant repoussé. C'était la trace du pied de la baronne qui s'effaçait, comme s'efface un souvenir. Et

Jeanne se sentait le coeur crispé, noyé de tristesse ; elle se sentait perdue dans la vie, si loin de tout le

monde.

Julien reprit : " Moi, je ne demande pas mieux. Je craignais de te déplaire. "

Le soleil se couchait, l'air était doux. Une envie de pleurer oppressait Jeanne, un de ces besoins
d'expansion vers un coeur ami, un besoin d'étreindre, en murmurant ses peines. Un sanglot lui montait à

la gorge. Elle ouvrit les bras et tomba sur le coeur de Julien.

Et elle pleura. Surpris, il la regardait dans les cheveux, ne pouvant voir le visage caché sur sa poitrine. Il

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